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JE ME TIENS A LA PORTE
En écoutant l'effroyable tempête qui secoue en ce moment toute ma
maison je ne pouvais m'empêcher de penser à ce verset de
l'Apocalypse : Ecce sto ad ostium et pulso. Voici que je me
tiens à la porte et je frappe. (En latin, pulso veut dire
aussi : je pousse.) De quelle porte s'agit-il ? sinon de cette porte
perdue au fond de notre âme, de cette porte marquée du sang de
l'Agneau (Exode), de cette mystérieuse Porte Orientale dont parle le
Prophète Ézéchiel et par qui le seul Sauveur des hommes est admis à
passer ? Combien triste et injuste que cette porte soit fermée !
Nous sommes comme un mauvais locataire qu'on garde par charité dans
une maison qui ne lui appartient pas, qu'il n'a ni bâtie ni payée,
et qui se barricade et qui, même pour un moment, ne veut pas
accueillir le maître légitime. Enfin nous sommes tout seuls par une
nuit de tempête dans notre maison solitaire et désolée, et tout à
coup l'on frappe ! Ce n'est point la porte ordinaire, c'est cette
vieille porte qu'on croyait condamnée pour toujours, mais il n’y a
pas à s'y tromper : on frappe, on a frappé ! On a frappé en nous et
cela nous a fait mal, comme l'enfant qui bouge dans une femme pour
la première fois.
Qui a frappé ? Il n'y a pas à s'y tromper : c'est celui qui vient
comme un voleur au milieu de la nuit, celui dont il est écrit :
Voici que l'époux vient, sortez à sa rencontre ! Et nous écoutons,
palpitants. Peut-être se battra-t-il contre la porte toute la nuit,
comme parfois jusqu'au matin nous entendons ce volet exaspérant qui
ne cesse d'arloquer et de battre. Mais c'est un tel ennui de se
lever et de déclore cette vieille porte ! Elle est assujettie de
deux verrous qui ne font qu'un de ce qui est mobile et de ce qui est
inerte : l'un s'appelle mauvaise habitude et l'autre mauvaise
volonté. Quant à la serrure, c'est notre secret personnel. La clef
est perdue. Il faudrait de l'huile pour la faire marcher. Et
ensuite, qu'est-ce qui arriverait si on ouvrait la porte ? La nuit,
le grand vent primitif qui souffle sur les eaux, quelqu'un qu’on ne
voit pas, mais qui ne nous permettrait plus d'être confortablement
chez nous. Esprit de Dieu, n'entrez pas, je crains les courants
d'air !
Cependant on a frappé. Et comment nous a-t-on frappés ? Dans nos
affections, dans notre fortune, dans notre chair. Dieu ne frappe pas
seulement, il pousse ; tantôt une poussée violente, une épreuve à
fond de notre résistance ; tantôt une pression insistante, gênante,
continue.
Il ne pousse pas seulement, il bat (pulso, pulsation) comme
les artères douloureuses autour d'une meurtrissure. Il touche, d'une
de ces touches soudaines, qui arrêtent le cœur. Ou simplement il se
mêle à chacun des battements de ce cœur qu'il a fait et qu'il ne
cesse de nous faire.
Paul
Claudel
Positions et Propositions II
Gallimard, 1934
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