|
Au seuil de PÂQUES,
SORTIR AU JARDIN DE NOS
NUITS
Dans un magnifique texte « Les
Pâques à New York », d’avril 1912, Blaise Cendras s’adresse à
Dieu : « Seigneur, c’est aujourd’hui le jour de Votre Nom, J’ai
lu dans un vieux livre la geste de Votre Passion… ». Et
l’écrivain parcourant la ville de New-York, et son humanité
souffrante et aimante, se souvient alors – en s’adressant à lui – de
l’agonie du Christ. Superbe texte qui semble écrit pour aujourd’hui
comme il l’était pour hier, manifestant qu’en fait, il n’est pas
possible de s’approcher du mystère de Pâques de manière anodine*.
On n’entre pas, avec tout
soi-même, dans cette semaine sainte sans que crainte, vertige,
impuissance, - honte peut-être - mais aussi étonnement, attente et
espérance, ne se croisent et ne se mêlent en nous. On ne traverse
pas ces jours, sans conséquences, indemne des basculements et des
dévoilements qui s’opèrent. Sans que sa vie ne prenne un relief
particulier au regard d’une autre vie.
Rien d’étonnant que notre
société, celle d’aujourd’hui comme celle d’hier, préfère ignorer ce
qui se joue en ces heures, et s’emploie à éviter le seul lieu
qu’elle ne devrait jamais déserter : celui où s’opère le choix entre
mensonge et vérité, fausse et vraie puissance, celui où les
apparences risquent de tomber et qui tire vers une liberté neuve.
Sans cesse pourtant, nous
sommes ramenés à ce lieu essentiel alors que la maladie, la
solitude, l’échec, l’incertitude, l’humiliation retirent peu à peu
chacun du groupe des vivants ; et qu’inégalités, corruption,
injustices… vicient notre air et asphyxient notre monde sans que
nous n’y prenions garde.
Alors que commence cette sainte
semaine, ne désertons pas le lieu de nos combats. Ne craignons pas
de descendre au jardin de la nuit, celui de Gethsémani, comme de
toutes nos nuits. Pour consentir au silence, à la perte de nos
assurances… Pour retrouver les mots de la confiance et de l’abandon.
C’est là et pas ailleurs que nous pourrons retrouver Celui qui nous
attend pour tous les passages de notre vie. Celui qui a promis de
sortir notre monde un peu fou de son « désespoir farouche »
dont parlait Cendras.
Et s’il nous arrive de nous
endormir ou d’avoir peur, Pâques viendra quand même. Pour nous faire
découvrir que notre désir, parfois confus et infidèle, est celui que
Dieu a pour nous depuis toute éternité, d’être enfin avec lui, par
lui, et en lui, pleinement vivants et aimants.
P. François Boëdec
* B. Cendras, Du monde entier.
Poésies complètes 1912-1924, Poésie/Gallimard
|