Tous les conducteurs d’hommes, qu’ils
soient politiques ou sectaires ne sont pas des imposteurs, mais nous
savons en lisant l’évangile, que le vrai pasteur est celui qui donne
sa vie pour ses brebis. Il n’y en a qu’un, et si d’autres ont su
donner leur vie, c’est qu’ils participaient, qu’ils le sachent ou non,
à l’Esprit du Christ.
A vrai dire, le berger soigne plus
qu’il ne gouverne. On ne voit guère Jésus commander : il n’exerce son
autorité que sur les démons, la maladie. Paul dira : « sur ce qui nous
est contraire. » Aujourd’hui, nous le voyons affecté par la fatigue,
l’abattement et le désarroi des hommes et des femmes qui l’entourent.
Car il n’y a pas de pasteur pour les conduire vers les eaux du repos
et les verts pâturages.
Mais le plus étonnant peut-être, c’est
ce que sa compassion pour cette foule provoque chez lui. On aurait pu
s’attendre à ce qu’il se hâte d’embaucher des volontaires et des
bénévoles généreux. Or, remarquez-le, son premier réflexe est
d’appeler à la prière : « Priez donc le maître de la moisson d’envoyer
des ouvriers pour sa moisson. » Car le maître de la moisson, c’est
Dieu. Certes c’est la mission du Fils, mais il la reçoit d’un autre
que lui. C’est le Père qui appelle. C’est le Père qui envoie, à
travers son Fils.
Les douze disciples que Jésus appelle
n’ont pas eu à se proposer. Ils ont entendu leur nom sortant de sa
bouche, et ils n’ont eu qu’à s’avancer, sans savoir pourquoi.
D’ailleurs ils ne possédaient rien de ce qu’il fallait pour exercer le
service que Jésus allait leur confier. Ce qu’ils auront à faire en vue
de la moisson, ils devront le recevoir intégralement de Jésus. C’est
lui qui leur donne le pouvoir, qui est le sien, « d’expulser les
esprits mauvais et de guérir toute maladie et toute infirmité.»
C’est parce que, dans le Royaume de
Jésus, tout est reçu, que les disciples ne peuvent ni se glorifier ni
tirer quelque avantage que ce soit des pouvoirs qui leur sont donnés.
Dans ce Royaume, tout est gratuit, tout est don reçu dans
l’étonnement, l’émerveillement et l’action de grâce, et tout est
partagé avec les autres. Jésus y insiste, avec une petite phrase qui
dit bien l’essentiel de toute mission reçue de lui : « Vous avez reçu
gratuitement : donnez gratuitement. » On pourrait même ajouter : «
sans exiger que soit reçu ce que vous voulez donner » tant est immense
le respect de Dieu pour l’homme. Ce qui n’exclue pas pour nous le fait
que de recevoir tout implique le devoir de tout donner.
Dans le Royaume de Dieu nous recevons
tout gratuitement et abondamment et nous n’avons strictement rien à
apporter de nous-mêmes. C’est pourquoi si les dons que Dieu nous fait
nous enrichissent et nous comblent, il faut dire aussi qu’ils nous
dépouillent et nous appauvrissent, en nous révélant à quel point,
livrés à nous-mêmes, nous sommes misérables et démunis.
Dans le monde où nous vivons, recevoir
gratuitement, c’est devenir propriétaire, et donc éventuellement
vendre à bon prix ce qu’on a reçu. Au contraire, recevoir des dons de
la part de Jésus, c’est ne jamais en devenir propriétaire; car les
dons que Dieu nous fait ne nous sont donnés que pour être redistribués
à tous : « vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement. »
Comme Jésus nous le demande
aujourd’hui, prions pour que grandisse le nombre de ceux et celles qui
acceptent le paradoxe de la gratuité du Royaume, qui repose sur une
expérience d’amour inimitable.