Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                


Homélie             

                                                                                             

11ème dimanche (A)                                                                                                                                    15 juin 2008

Père François Boëdec, jésuite

 

Exode 19, 2-6 ; Psaume 99 ; Romains 5, 6-11 ; Matthieu 9,36 - 10,8

Frères et sœurs,

Des foules fatiguées et abattues : voilà ce que Jésus avait souvent devant les yeux quand il parcourait les routes et les chemins de Palestine et qu’il annonçait le Royaume de Dieu. C’étaient rarement les bien-portants, les riches de savoir, d’argent, de pouvoir ou de santé qui venaient à lui, mais bien plutôt le petit peuple fatigué de n’avoir d’importance pour personne, ni pour les occupants romains ni pour les autorités juives. Alors ceux-là se pressaient pour entendre une parole de confiance, pour demander une guérison, pour retrouver espoir et courage.

Dans cette société juive de l’époque où la séparation entre le pur et l’impur, entre ce qui est agréable à Dieu et ce qui ne l’est pas, était particulièrement importante et prégnante, les prescriptions de Jésus à ses disciples tranchent. Elles bouleversent ce qui est établi. Ainsi, en donnant à ses disciples le pouvoir de chasser les esprits mauvais, Jésus annonce et ordonne la libération de tous les « intouchables ». Pour lui, point de séparations entre les hommes, au motif que certains auraient été souillés par le péché, la maladie, par des activités contraires aux règles de pureté rituelle... Jésus brise cette logique du « pur et de l’impur. » Pour lui, il n’est personne qui ne mérite d’être approchée, aimée, soulagée, ni de péché ne pouvant être pardonné, ni de situation humaine indigne d’être prise en compte...

La mission que Jésus confie à ses disciples, eh bien, c’est sa propre mission : renouveler et réorienter le peuple dans sa confiance en Dieu. Et cette confiance passe par la découverte de ce qu’est le cœur de Dieu, un Dieu qui prend soin de ceux qui souffrent, qui guérit, pardonne, et ramène à la vie.

Cela signifie que l’expérience apostolique c’est d’entrer dans le mouvement pascal d’être, nous aussi, à la suite du Christ, des « passeurs de vie ». Dieu nous fait participer à son œuvre de libération à chaque fois que nous « guérissons les malades, ressuscitons les morts, purifions les lépreux, chassons les démons ». Alors, vous allez-me dire, guérir les malades et purifier les lépreux, passe encore, mais ressusciter les morts, et chasser les démons… Ca fait longtemps – pourriez-vous me dire - que vous n’avez pas croisé de petit démon dans l’escalier de votre immeuble...

Eh bien en sommes-nous si sûrs ? Regardons de plus près. Je crois qu’il n’y a pas à chercher loin pour voir, au-delà des formulations, ce que cela peut désigner. Tous ces lieux de nos existences et du monde, où l’exclusion a fait son œuvre, où cachée par l’hyperactivité, la vie intérieure semble morte, où nous voyons à l’œuvre en nous et autour de nous tout ce qui tient notre liberté, notre conscience, notre capacité d’aimer, captive, inquiète, sans volonté, ou des logiques de profit et de puissance mettent tant de personnes à distance du monde des vivants…. Chacun est le témoin de souffrances en lui, autour de lui, dans nos familles, nos communautés, notre société française. En somme, tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, est déjà du côté de la mort.

Or, de tout cela, Jésus a voulu que l’humanité soit libérée ! Il a choisi d’aller jusqu’au bout de ce qu’il pouvait donner, rien moins que lui-même, sa propre vie divine, pour introduire dans le système infernal de la mort sous toutes ses formes, la seule attitude, le seul commandement, qui soit capable d’en miner les fondements et de le réduire à néant.

C’est pour cela que les apôtres sont envoyés. Pourquoi, en un premier temps, - nous l’avons entendu - uniquement vers les « brebis perdues de la maison d’Israël » ? Sans doute parce que « le salut vient des juifs », comme Jésus le dit, dans l’évangile de Jean 4, à cette étrangère de Samarie. Mais ce salut qui vient des juifs ne sera plus conditionné par la référence à Jérusalem ou à quelque lieu que ce soit. Le Royaume de Dieu que les Douze doivent annoncer échappe à toute frontière et à toute localisation. Il se trouve là où deux ou trois sont réunis, font un, en son nom. Après la Résurrection, au moment de disparaître à nos yeux, Jésus donnera mission aux apôtres d’annoncer la Bonne Nouvelle à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. Voilà que la cité de Dieu se dilate aux dimensions du monde. 

Frères et sœurs, cette œuvre de libération continue aujourd’hui. Et nous que faisons-nous ? Serons-nous de combat-là ? Permettre à nos existences, permettre à ce monde d’entrer dans la dynamique pascale suppose de nous y donner entièrement. « Oui, la moisson est abondante – oui, l’espérance d’une vie à accueillir est grande – et les ouvriers sont peu nombreux. » Mais si nous prions le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson, par exemple - au hasard ! -  quelques jeunes jésuites, ce n’est évidemment pas pour nous exempter ni de l’appel, ni de l’envoi, ni des chantiers auxquels Dieu souhaite dès aujourd’hui nous associer.

En fait, ne nous y trompons pas. S’engager aux combats du ressuscité, c’est devenir nous-mêmes de plus en plus vivants, commençant dès maintenant cette résurrection qui s’achèvera dans la plénitude de l’amour recréateur de Dieu. « Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement ». C’est assurément là la clé de lecture de ce passage évangélique, mais plus largement de ce qu’a vécu le Christ, et de ce qu’est l’expérience chrétienne. Se découvrir aimés tel que nous sommes, ne rien garder pour soi, faire la vérité, aimer à son tour, c’est cela qui nous rends vivants, c’est cela qui nous rapproche de Dieu.

Frères et sœurs, nous ne serons jamais trop nombreux pour parler de cela à notre monde, confusément en attente ; nous ne serons jamais trop nombreux pour l’aider à découvrir qu’il n’y a d’avenir que dans la vérité de l’amour.


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