Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


12° dimanche B                                                                               25 juin 2006                      

 Père Henri Laux,  jésuite

Job 38, 1-11 ; Ps 106 ; 2 Corinthiens 5, 14-17 ; Marc 4, 35-41
 

A la fin de cette journée passée avec la foule et les disciples, tout est réuni pour susciter une tension et suggérer la crainte : c’est le soir, l’heure à laquelle on ne devrait pas partir à l’aventure sur un lac, une mer, sur un univers instable et mystérieux, signe des forces du mal ; c’est aussi la perspective de la traversée, motif supplémentaire d’appréhension : il faut partir résolument et aller au large pour aboutir à un autre lieu ; c’est enfin l’inconnu de la terre à rejoindre, une autre rive, d’autant plus lointaine qu’elle se situe en territoire païen et que l’accueil, par conséquent, s’y annonce incertain.

            Avec ces éléments de peur survient la tempête ; le danger n’est plus seulement imaginaire ; il est bien là, avec le risque immédiat de chavirer. Le vent, les vagues, la mort. Et Jésus ne fait rien ; il n’entend rien ; il dort. Comment d’ailleurs est-ce possible, dans cet affolement général ? Mais voici que, réveillé, il impose silence à la tempête ; lui qui guérit et chasse les esprits, il est pareillement victorieux de cette attaque des forces du mal. Avec de la solennité dans son geste : seul, debout (précise Matthieu), face aux éléments déchaînés, il est le Seigneur, le Ressuscité. Alors il s’adresse aux disciples : « Pourquoi avoir peur ? Comment se fait-il que vous n’ayez pas la foi ? »

            Revenons sur les paroles entendues au cours de cette scène. D’abord, le cri des disciples, qui est d’ailleurs aussi bien celui des premières communautés chrétiennes face aux persécutions ; c’est notre propre appel. Nous n’avons aucune peine à dire « Seigneur nous périssons » quand notre Eglise souffre, quand nos sociétés ont du mal à vivre, quand nous-mêmes, personnellement, nous sentons la menace parce que quelque chose se détruit en nous ou autour de nous dans ce qui nous est le plus cher ; chacun aura connu des occasions où il s’entend dire : je suis perdu, quelque chose est perdu pour moi, je ne sais plus quoi faire ; et là chacun est seul ou se sent seul avec cette question car Dieu ne répond pas : il reste tellement silencieux au cours de nos propres traversées.

            Cette parole des disciples, « Maître, nous sommes perdus », nous n’avons donc aucune peine à la faire nôtre. Mais la réponse de Jésus : « Pourquoi avoir peur ? Comment se fait-il que vous n’ayez pas la foi ? », reconnaissons qu’elle est autrement plus difficile à comprendre. Nous avons la foi, bien sûr, puisque nous sommes là aujourd’hui. Mais sommes-nous à l’abri de la peur pour autant ? Peur de l’autre rive une fois le lac traversé : rive de notre propre mort, rive de l’inconnu, affrontement à ce qui disparaît, épreuve des limites, perditions de toutes natures. Nous avons bien des raisons de craindre. Vivre, c’est être constamment affronté au risque de périr. Certes, une assurance semble nous être donnée, puisque  Jésus debout, tel le Ressuscité, est victorieux de la tempête ; seulement, ce n’est pas non plus si simple car sur la croix il n’éloigne pas sa propre mort. Il n’y échappe pas. Au Golgotha, la tempête n’a-t-elle pas eu raison de lui ?

            Alors, que change la foi ? La foi aurait-elle dû dire aux disciples que cette tempête n’était rien après tout et que Jésus trouverait quelque chose pour les protéger ? Une aimable promenade en mer, en quelque sorte, qui de toutes façons finirait bien, en compagnie d’une  telle assurance tous risques ? C’est difficile à penser. La foi ne nous dit pas que Jésus empêche la mort. Notre Dieu n’est pas un magicien, un protecteur à bon compte. La foi nous situe ailleurs, autrement ; elle nous invite à considérer toute chose de façon différente. Et aujourd’hui nous trouvons une lumière chez saint Paul quand il nous invite à ne plus avoir « notre vie centrée sur nous-mêmes mais sur le Christ, qui est mort et ressuscité pour nous ». En fait, c’est cela qui change tout. D’une manière très simple et concrète, quotidienne. Quand notre vie est tournée vers nous, reconnaissons que tout devient facilement sujet de préoccupations et d’inquiétude ; mais quand la perspective change, quand le souci se tourne vers le prochain, vers son bien ; quand le désir du service ou de l’acte sans calcul l’emporte sur des intérêts personnels, quand la miséricorde, la compassion ou la générosité occupent l’espace de la vie, au fond quand l’esprit des Béatitudes est présent, ne se fait-il pas un grand calme ? Quelque chose ne s’apaise-t-il pas dans nos vies ? Le vent des tensions ne retombe-t-il pas, très naturellement ? La foi n’est rien d’autre qu’une vie décentrée de nous-même, orientée par la considération prioritaire de vivre de l’esprit de Jésus. « Alors, toujours selon saint Paul, le monde ancien s’en va ; un monde nouveau est déjà né » : mais attention, c’est toujours d’un monde qu’il s’agit, aucunement d’un paradis sur la terre : le monde avec ses rives nombreuses à rejoindre le soir venu, avec ses passions et les mêmes sujets de préoccupations, les mêmes occasions de peur. Mais ce monde est renouvelé ; quand la vie est centrée sur le Seigneur, les événements se comprennent tout autrement ; l’horizon a changé.

            La foi ne fait pas advenir le rêve d’une terre sans problèmes, d’une mer toujours calme ; mais dans la résurrection du Christ, lui le Vivant debout face aux tempêtes, elle fait naître un monde. Alors, que chacun continue à réfléchir par lui-même à cette page d’Evangile, qu’il se mette à l’écoute de la parole adressée par Jésus sur cette barque agitée par les vents, qu’il demande à comprendre un peu mieux comment la foi peut transfigurer toutes choses, aujourd’hui en sa vie ; de quelle manière Dieu vient le rencontrer, d’une rive à l’autre, le soir ou en plein midi…