Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

Douzième dimanche B                                                                                  dimanche 21 juin 2009

Père François Boëdec, jésuite           

    Frères et Sœurs,

Jésus dort. Jésus dort en pleine tempête. Voilà sans doute un épisode que nous connaissons bien parce qu’il nous parle tant de nos histoires humaines. Combien de crises avons-nous traversées avec ce sentiment désagréable d’être seuls dans la barque ? Combien de fois n’avons-nous pas été tentés de penser que Jésus nous avait abandonné ?

Alors, bien sûr, les flots, dont il est question dans ce texte, n’ont que peu de rapport avec les joies de la plage et des sorties en bateau qui viennent aujourd’hui spontanément à l’esprit, surtout à l’approche des vacances. Non, les eaux renvoient ici à celles du grand chaos des premières lignes de la Genèse. C’est l’image du néant dont Dieu va faire surgir la création, la mer primordiale qu’il refoule pour faire apparaître la terre ; c’est en même temps le repaire des forces du mal qui voudraient précisément nous faire revenir au néant. Et sur la mer, il y a la barque. C’est à elle que l’homme a recours pour continuer la création et l’histoire sainte. On se souvient ainsi de l’Arche de Noé, ou du berceau de Moïse, l’enfant sauvé des eaux.

Il est assez probable que l’Evangéliste Marc ait vu dans cette barque sur le lac, l’image de l’Eglise ; l’Eglise ballotée de toutes parts, et qui se met à prendre l’eau : « la barque se remplissait » nous dit le texte. Constat que nous sommes parfois tentés de faire aujourd’hui et qui souvent nous accable : une pratique religieuse en déclin ; des vocations bien rares ; une parole qui ne semble guère entendue… Si encore le petit reste était totalement indemne de ce qui asphyxie le monde. Mais voilà, l’égoïsme, l’orgueil, l’intolérance et la prétention de juger nos frères, tout cela continue de marquer la vie du peuple de Dieu, comme c’était déjà le cas aux premiers temps de l’Eglise. La barque prend l’eau de toutes parts : « Nous sommes perdus », disent les disciples. « Nous sommes perdus » disons-nous souvent quand dans nos vies, la réalité n’est pas conforme à nos images et à nos plans, si légitimes soient-ils, et nous conduit vers des lieux d’épreuve et de dépouillement.

Pendant ce temps, Jésus dort. Et ce sommeil déconcerte les disciples. Visiblement ils lui en veulent de dormir : « cela ne te fait rien ? » Avec eux, nous avons mille raisons, mille manières, de dire à Dieu « pourquoi dors-tu ? » (ps. 44). Les disciples cherchent à réveiller Jésus. Ils ont perdu la maîtrise des événements et veulent un moyen de la reprendre - et vite, car le naufrage peut venir avec chaque vague -.

Mais le paradoxe vient de ce que ce ne sont pas les disciples qui réveillent Jésus, mais bien Jésus qui réveille leur foi chancelante alors qu’il ont peur de la tempête. Quand la vie nous sourit, nous avons tôt fait de nous attribuer les succès rencontrés, ou de croire que notre réussite est conséquence de notre fidélité au Seigneur, donnant ainsi plus d’importance à ce que nous pouvons faire de notre existence qu’à ce que la foi nous permettrait d’en faire. Or la foi ne s’exprime pas dans ces registres, mais dans notre capacité à discerner le Tout-Puissant sous le masque de la faiblesse, le maître sous la livrée du serviteur, le sauveur sous les traits du Christ silencieux, l’activité créatrice sous les apparences de la passivité.
Jésus ne va calmer les éléments qu’après l’épreuve de foi des disciples. Il n’est pas là pour rendre service à ceux qui restent au seuil de la foi mais pour bannir la peur qui nous tient éloignés de lui et de son Père. En d’autres termes, le monde de la peur est celui qui n’est pas encore totalement abandonné à Dieu.

Et n’avons-nous pas déjà fait l’expérience qu’une paix profonde habite parfois le cœur de certaines personnes confrontées pourtant à de terribles tempêtes ? Nous-mêmes, peut-être, avons-nous vécu ces situations où nous avons expérimenté que la paix du cœur ne vient pas de notre propre capacité à contrôler le réel, mais nous est bel et bien donnée.

Pendant la passion, Jésus connaîtra lui-même le silence de Dieu : mais Dieu peut-il parler, se manifester, alors que les hommes se coalisent pour le faire taire ? C’est du cœur du silence de l’amour que le Christ s’en remettra à son Père : « Père, je remets ma vie, entre tes mains ».

Oui, frères et sœurs, ce qui se passe sur cette barque est une préparation aux jours où Jésus, en toute confiance malgré la solitude radicale qui l’écrasera, s’endormira dans cette mort qui veut réduire au silence du tombeau la Parole créatrice. Mais « l’orgueil des flots » qu’évoquait tout à l’heure le livre de Job atteindra sa limite : on ne peut tuer le Fils de Dieu qui est aussi fils de l’homme. Il s’est réveillé, dominant par sa parole de vie la peur et la destruction, mettant en route cette création nouvelle où rien de ce qui a été vécu par amour ne sera perdu, où tout sera réconcilié, ajustée, humanisé.

Comme la tempête apaisée est parabole de la Passion, la Passion du Christ, frères et sœurs, devient parabole de notre propre existence. Chaque jour, à chaque instant, le Seigneur nous invite à passer avec lui sur l’autre rive, à laisser le monde ancien pour entrer dans cette nouvelle création, à traverser nos doutes et nos peurs. Puissions-nous en toutes choses, même lorsque notre barque est secouée, goûter cette certitude de la présence silencieuse du Christ, Dieu avec nous. Et demandons lui les uns pour les autres dans cette eucharistie, pour notre communauté de St Ignace, pour l’Eglise et pour ce monde, de demeurer en sa présence pour toutes les traversées à venir.
 


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