Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

12ème dimanche ordinaire- Année C        

Luc 9, 18-24

Père Laurent Basanese, jésuite   

 dimanche 20 juin 2010

« Si c’est une croix pour vous […], c’est tant mieux pour vous. » (Lettres CXX) avait coutume de dire saint Claude la Colombière, ce jésuite du XVIIe siècle, mort à 41 ans, qui fut notamment l’accompagnateur spirituel de sainte Marguerite-Marie à Paray-le-Monial, l’initiatrice du culte du Sacré-Cœur. « Tant mieux pour vous », car vous ressemblez davantage au Christ qui n’a pas fait semblant de vivre notre humanité dans toutes ses dimensions, même pénibles et souffrantes. De nos jours, il est plutôt rare d’entendre des paroles aussi tranchées, publiquement ou même en privé : on préfère – par crainte des malentendus (mais peut-être aussi par fausse prudence) – éviter la confrontation directe avec les courants de pensées actuels dominants qui érigent à l’opposé le bien-être, l’éternelle jeunesse et, paradoxalement aussi, la longue vie (ou une vie « pleine »), en idoles. Ces paroles ne sont pas loin pourtant de ce que disait Jésus à la foule, en public : « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour », ou bien aux seuls disciples, en privé : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté […], qu’il soit tué »…

De fait, s’il y a une chose que les hommes font spontanément lorsque survient une épreuve, c’est se plaindre, comme dans cette 1re lecture que nous avons entendue: « Ils feront une lamentation […] ; ils pleureront sur lui amèrement comme sur un premier-né ». L’incompréhension et la révolte prennent souvent toute la place, et parfois, il semble que, effectivement, aucun consolateur ne peut apaiser certaines peines… Si l’homme qui subit cette épreuve est quelque peu religieux, il se tournera certainement vers Dieu pour lui demander, généralement, d’en être délivré au plus vite, rarement pour le supplier de tenir et de persévérer, à la manière du Christ qui, à Gethsémani, demanda d’abord certes à son Père : « Eloigne de moi cette coupe », mais juste après : « Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » Pourtant, si nous sommes chrétiens, si nous avons « revêtu le Christ », c’est à dire anticipé et résumé dans notre vie son propre Passage (sa mort et sa résurrection), ne devrions-nous pas apprendre justement à traverser les épreuves sans en être accablés comme ceux qui ne connaissent pas le Christ et n’ont pas d’espérance, en ayant le regard tourné vers la Croix ? Si nous sommes, par notre foi, « fils de Dieu » à notre tour, ne devrions-nous pas apprendre à porter nos fardeaux, et aussi à nous supporter les uns les autres, nous qui sommes « unis » par un lien plus fort que le sang, par l’amour du Christ, grâce au même Esprit que nous partageons ? Si nous confessons, comme saint Pierre, que ce Jésus de Nazareth est « le Messie de Dieu », et pas simplement un prophète, un sage ou un thaumaturge, ne devrions-nous pas apprendre à lire les Ecritures qui nous interdisent justement de croire en un Sauveur extra-terrestre, en un salut magique qui contournerait notre humanité et éviterait le passage par la chair ?

« La chair est la charnière du salut », disait un Père de l’Eglise (Tertullien). Et cette chair se réjouit certes des biens de la création, mais bien souvent elle transpire, peine, veille. Au moment de l’épreuve qui n’est jamais, bien sûr, à rechercher pour elle-même, si nous restons seuls (sans le Christ), nous ne ressentons – de fait – que l’âpreté de la croix, la souffrance sèche, l’absurdité froide. Mais si nous nous unissons à Celui qui a bien voulu descendre au plus bas de l’humanité, si nous levons les yeux vers celui que nous avons transpercé, en laissant parler en nous cet esprit de bonté et de supplication, qui nous fait prier : « Après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau », alors certainement jaillira cette source promise, source de consolation qui nous lavera entièrement. Car c’est du côté transpercé du Christ, de son Cœur, que jaillit également cette source d’eau et de sang, dans laquelle nous avons été plongés.

Nous le savons : nous ne sommes que poussière, nos années s’écoulent vite… A chacun de nous de choisir ce que nous faisons de nos vies – et il n’est jamais trop tard pour changer de voie ou rectifier la direction : ou bien choisir à tout prix de la sauver, cette vie purement matérielle, mais c’est un combat perdu d’avance pour tout homme qui réfléchit ; ou bien croire à cette parole du Christ qui dit à la foule : « Celui qui perdra sa vie pour moi la sauvera ». Croire… tout est là, et le suivre, sans laisser de côté sa propre croix, car tout doit être assumé, consumé par l’amour du Christ. Un autre jésuite du XVIIe siècle, Jean-Joseph Surin, avait, quant à lui, déjà choisi et compris cela, lui qui disait dans un de ses cantiques :

J’aime bien mieux souffrir l’injuste blâme

De ces prudents qui craignent de périr,

Qu’en conservant trop chèrement mon âme

Ne rien risquer et ne rien conquérir.

Allons, Amour, au plus fort de l’orage,

Que l’océan renverse tout sur moi :

J’aime bien mieux me perdre avec courage,

En te suivant que me sauver sans toi.

(Jean-Joseph Surin, Cantique spirituel, I, v, extrait)

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