Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


 

 

 

13° dimanche A

 

2 Rois 4, 8...16

Psaume 88 

Romains 6, 3...11  Matthieu 10, 37-42

 

 

 

13° dimanche (A)

Père Dominique Salin,  jésuite

 

« …plus que moi », « à cause de moi », « digne de moi… » Moi, moi, moi… Cette inflation du moi, dans la bouche de Jésus, a de quoi surprendre. Un maître spirituel qui centre à ce point sur sa personne la vie de ses disciples, un maître spirituel qui met en avant sa personne avec tant d’insistance, est-il vraiment un maître spirituel ? Les vrais maîtres de sagesse, de Siddharta à Zarathoustra, n’insistent-ils pas au contraire sur la nécessité, pour le disciple, de prendre distance par rapport à son maître, pour devenir soi-même ? Ne faut-il pas un jour « tuer le père » ? « Nathanaël, à présent, jette mon livre… Quitte-moi, quitte moi… », écrivait André Gide. Un maître spirituel qui vampirise à ce point ses disciples n’est-il pas suspect ?

Si saint Matthieu a placé ces paroles dans la bouche de Jésus, s’il les a regroupées dans ce passage en créant cet effet d’insistance surprenant, c’est pour nous mettre en face d’une réalité très simple, mais que nous risquons toujours d’oublier. Le christianisme n’est pas d’abord l’adhésion à un programme, à une philosophie, à un dogme, à une morale ; le christianisme n’est pas une affaire d’idées, de convictions, de règle de vie. Le christianisme n’est pas non plus une mystique plus raffinée que les autres. Le christianisme est une adhésion à une personne : Jésus de Nazareth. Quelqu’un qui est né comme tout le monde, dans les larmes, le sang et le reste, plus ou moins malodorant ; quelqu’un qui a été nourri du « lait de la tendresse humaine », qui a vécu et qui est mort. Quelqu’un qui a eu comme nous tous des racines, une histoire : une histoire particulièrement mouvementée, une mort particulièrement odieuse. Mais quelqu’un en qui des hommes ont reconnu l’Image même de Dieu ; le visage même de Dieu pour nous. Dieu pour nous. Cette chose incroyable : un homme en qui nous pouvons reconnaître Dieu, identifier Dieu ! Si nous voulons avoir une idée de ce que peut être Dieu, c’est cet homme-là qu’il faut regarder. Si nous voulons savoir ce que c’est que l’homme, c’est ce Dieu-là qu’il faut regarder.

En lui, la vie a été plus forte que la mort. Elle est plus forte que la mort, car il est la Vie même. C’est pourquoi tant d’hommes et de femmes ont été séduits par lui. Nous essayons de vivre de son Esprit, de sa vie.

Nous n’en aurons jamais fini de revenir à Jésus, de regarder Jésus, de chercher à comprendre le mobile de ses faits et gestes, de scruter le mystère de sa personne et de son histoire. Nous n’en aurons jamais fini de scruter l’évangile et l’Ecriture.

C’est lui qui est au centre de notre foi. Si son Eglise nous déçoit, regardons-le, lui. Toutes les déceptions qu’il éprouvées ! Nous y trouverons la force de supporter nos déceptions, et peut-être le courage de dénoncer ce qui doit être dénoncé.

Si la prière nous ennuie, regardons-le, lui : nous trouverons en lui la patience de supporter l’attente d’un salut qui semble ne jamais venir.

Si notre prochain nous dégoûte, regardons-le, lui : il n’a pas eu peur de toucher les lépreux et les rebuts de la société et de la religion.

C’est un homme, mes frères, qui est au centre de notre foi. C’est un homme qui est le chemin de Dieu. C’est un homme qui est la Vérité, qui est la Vie. Nous n’aurons jamais fini d’épuiser l’insondable richesse de cette Humanité-là.

Un de mes amis néerlandais, spécialiste mondial de la mystique flamande (Ruysbroeck et Hadewijch d’Anvers notamment), a beaucoup fréquenté les grands maîtres zen du Japon. Il a remarqué chez eux une exaspération constante : il faut toujours que ces maîtres rappellent à leurs disciples, parvenus aux plus hauts sommets de la contemplation, qu’à côté d’eux le prochain existe, et qu’il faut s’occuper de la cuisine, faire la vaisselle et nettoyer les toilettes…

Là est la différence entre la mystique chrétienne et les autres, souligne toujours mon ami. Le souci de l’homme, du prochain et des contingences matérielles qui font l’humanité, est extérieur à la doctrine du zen ; il n’en fait pas partie. Dans le christianisme, le souci du prochain, de l’homme, est central dans la personne de Jésus, dans son enseignement et dans sa mystique.

Notre page d’évangile, vous l’avez remarqué, finit sur le don d’un simple verre d’eau fraîche. Et, dans la première lecture, l’histoire de la femme de Sunami nous rappelle que, lorsque nous acceptons de donner l’hospitalité à un frère humain inconnu, nous ne savons jamais qui nous accueillons vraiment. Ce peut-être la Vie même, sous les traits d’un homme comme les autres.