Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


 

 

 

Dix-septième dimanche C

 

Genèse 18,20-32

Psaume 137

Colossiens 2, 12-14

Luc 11, 1-13

 

 

 

 

Dix-septième dimanche C

Père Michel Fédou,  jésuite

 

Genèse 18, 20-32 ; Colossiens 2, 12-14; Luc 11, 1-13 

Quelle belle histoire que cette histoire d’Abraham qui, après avoir accueilli trois mystérieux visiteurs, se préoccupe du sort de la ville de Sodome et supplie le Seigneur pour qu’il épargne cette ville ! Il prie avec insistance : s’il y a au moins cinquante justes dans cette ville, ou même simplement quarante-cinq, ou quarante, ou trente, ou vingt, ou dix, ne vas-tu pas accorder ton pardon ? On serait tenté de voir là une sorte de marchandage, voyons-y plutôt le signe d’un désir ardent, intense – le désir qu’une population soit sauvée parce qu’il y en a quelques-uns au moins, parmi ses membres, qui sont en effet des justes. Belle image de ce que peut être la prière, notre prière, si elle ne consent pas à la tiédeur, si elle ne craint pas de demander avec insistance le bien qu’elle désire, à la mesure de la foi qui la porte et de l’espérance qui l’habite.
La supplication d’Abraham fut-elle exaucée ? Non point immédiatement sans doute, puisque la suite du récit nous apprend que Sodome devait être détruite. Elle nous apprend aussi, pourtant, que Lot et sa famille furent au moins sauvés. Mais surtout, l’histoire ultérieure devait réserver des surprises. Dans le livre de la Genèse, Dieu avait dit : « Pour dix, je ne détruirai pas la ville de Sodome », et Abraham n’avait pas insisté davantage, il n’était pas descendu au-dessous du chiffre dix ; or plus tard le prophète Jérémie rapporterait cet oracle du Seigneur : « Parcourez les rues de Jérusalem, regardez donc, renseignez-vous, cherchez sur ses places si vous découvrez un homme, un qui observe le droit, qui recherche la vérité : alors je pardonnerai à cette ville » (Jer 5, 1). Dieu serait donc disposé à pardonner, non plus à Sodome mais à Jérusalem, et non plus pour un minimum de dix justes mais simplement pour un seul juste qui s’y rencontrerait ! Et surtout le quatrième chant du Serviteur, dans le livre d’Isaïe, évoquerait un homme injustement mis à mort et Dieu dirait de lui : « Par ses souffrances mon Serviteur justifiera des multitudes en s’accablant lui-même de leurs fautes. C’est pourquoi je lui attribuerai des foules et avec les puissants il partagera les trophées, parce qu’il s’est livré lui-même à la mort et a été compté parmi les pécheurs, alors qu’il supportait les fautes des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs » (Is 53, 11-12). Un seul juste, le parfait Serviteur de Dieu, rendrait possible le salut de beaucoup – non plus simplement d’une ville particulière, mais de l’humanité entière. Ce jour-là – ce jour-là seulement – l’antique prière d’Abraham serait définitivement exaucée.
La nouveauté de la prière chrétienne, son secret en quelque sorte, tient à ce que la prophétie d’Isaïe s’est effectivement réalisée en Jésus de Nazareth, le parfait serviteur de Dieu. C’est lui, dira l’Epître aux Hébreux, qui a « présenté, avec une violente clameur et des larmes, des implorations et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort », et c’est lui qui, ayant été « exaucé », « est devenu pour tous ceux qui lui obéissent principe de salut éternel » (He 5, 7 et 9). C’est pourquoi il peut nous apprendre à prier en vérité. Cette prière ne dépend pas d’abord de la quantité de mots que nous adressons au Seigneur ; Jésus se contente même de la résumer en ces quelques expressions : « Père, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne. Donne-nous le pain… Pardonne-nous nos péchés… Et ne nous soumets pas à la tentation. » Peu de mots donc, mais un grand désir, le désir de ceux et celles qui n’hésitent pas à insister le jour ou même la nuit, qui ne craignent pas de déranger leur Seigneur – à l’image de cet homme qui va trouver son ami en pleine nuit et qui ne craint pas de le déranger pour lui demander du pain. Peu de mots, mais un désir intense, parce que nous croyons que Jésus-Christ, le Juste, a une fois pour toutes intercédé pour les siens, et que son Père ne veut rien d’autre que combler l’attente de ceux et celles qui s’adressent à lui en vérité.
Cela ne veut pas dire que toutes nos prières soient ou puissent être immédiatement exaucées. Nous pouvons certes prier pour l’obtention de tel ou tel bienfait, nous devons confier au Seigneur le désir qui est le nôtre à propos de telle situation ou de telle personne, mais nous savons bien que les changements attendus dépendent aussi de circonstances, d’événements, de rencontres et bien entendu du jeu toujours imprévisible des libertés humaines. La prière n’est ni un moyen de pression ni un acte de puissance, elle est plutôt l’expression d’une pauvreté par laquelle nous osons dire à temps et à contretemps notre attente, notre désir, notre soif. Mais elle est plus encore l’expression de notre espérance, car, que notre prière soit exaucée ou non dans son objet immédiat, nous croyons que nous sommes de cette multitude humaine pour laquelle Jésus-Christ a intercédé une fois pour toutes, et nous avons donc l’assurance qu’à travers toute vraie prière Dieu nous transforme pour nous configurer davantage à son Fils et nous combler de son Esprit.
« Demandez, dit Jésus, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouverez ; frappez, la porte vous sera ouverte. » La prière chrétienne repose sur cette certitude que le Seigneur nous précède et qu’il attend notre supplication pour poursuivre son œuvre en nous et autour de nous. Nous continuerons donc de demander, de chercher et de frapper à la porte ; mais nous découvrirons toujours plus que c’est lui, le Seigneur, qui fait les premiers pas vers nous. Ainsi parle, dans l’Apocalypse, le « Témoin fidèle et vrai » : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi » (Apoc 3, 20).