Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


Homélie             

                                                                                             

Premier dimanche de Carême(A)                                                                                                   10 février 2008

Père Bernard Sesboüé,  jésuite                                                                

 

Matthieu 4, 1-11

Nous voici donc entrés en carême, dans cette sainte quarantaine de préparation à la fête de Pâques. Nous sommes invités à suivre le Christ au désert et à lutter avec lui et comme lui contre les innombrables tentations qui nous assaillent. N’oublions pas qu’il lutte pour nous en jeûnant et  en priant. Sa lutte était sans complicité avec le péché et ordonnée à permettre à notre liberté d’avoir à son tour la victoire. Il dépend de nous de faire le désert, même au cœur de nos activités, de jeûner, pas seulement de riz ou de pain, mais aussi de tant de divertissements au sens que Pascal donnait à ce mot, de distractions qui nous aliènent : on peut jeûner de tout, de cinéma, de télévision, d’internet ou de vidéos. Nous pouvons prendre le temps de revenir à l’essentiel, c’est-à-dire à Dieu.

Mais les deux premières lectures m’invitent à vous parler d’un sujet que l’on n’aborde pratiquement jamais dans une prédication : le péché originel. Ce terme est parfois rangé du côté des oripeaux d’une théologie caduque. Certaines voix nous disent qu’il n’existe pas, que Jésus n’en a jamais parlé et que nous avons d’autres choses à penser. Mais suffit-il de nier le péché pour s’en libérer ? C’est pourquoi  je voudrais revenir à ce thème austère, non pas dans la prétention de résoudre tous les problèmes, mais de vous donner trois points de repères, capables de vous permettre de prolonger votre réflexion.

Le passage de Paul que nous venons d’entendre est le texte central qui fonde la doctrine de l’Eglise sur ce thème, plus important que le récit de la Genèse. Qu’y voyons nous d’abord ? La révélation solennelle du salut que nous apporte le Christ Jésus. Il est bâti sur un « combien plus … »  : « En effet, si la mort a frappé la multitude des hommes par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu a-t-elle comblé la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus-Christ ». Ainsi les conséquences du salut sont sans commune mesure avec celles du péché et la gravité du péché ne nous est révélée que dans la lumière du pardon : il n’y a pas de commune mesure entre le règne de la mort et celui de la vie. Ceci est en plein accord avec notre Credo : il ne nous propose pas une foi au péché, mais la foi à la rémission des péchés. Le sommet du Credo de Nicée-Constantinople est dans la formule « pour nous les hommes et pour notre salut ». C’est dans cette lumière du salut que le péché de l’humanité nous est révélé. Si nous connaissions nos péchés en dehors de cette lumière, nous perdrions cœur, comme le fait dire Pascal à Jésus. Telle est la première donnée à retenir de l’enseignement de Paul.

            La seconde est l’affirmation du péché du monde : « Le péché est entré dans le monde, et par le péché est venue la mort, […] du fait que tous ont péché ». Par la mort entendons ici non pas la mort biologique qui est nécessaire à la succession des générations. Comprenons l’expérience souffrante que nous faisons de la mort au moment de la séparation de nos êtres chers et dans la prise de conscience, qui s’accuse avec l’âge, que nous sommes tous des hommes destinés à mourir. En disant « le péché est entré dans le monde … du fait que tous ont péché », Paul ne fait que lire l’expérience que nous faisons tous les jours. Il suffit d’ouvrir les yeux pour que nous nous heurtions au problème du mal qui a deux visages, souvent mélangés, le mal innocent et le mal coupable. Aujourd’hui méditons sur le mal coupable. Nous faisons tous l’expérience de la division des hommes entre eux, qu’il s’agisse du plan international, du plan national, des réalités économiques et politiques, ou du plan tout simplement familial. A titre de simple exemple souvenons-nous des deux guerres mondiales du XX° siècle. Tout aussi radicalement nous vivons une division en nous-mêmes entre l’absolu de nos désirs, le bien que nous voudrions faire et que nous ne faisons pas, et le mal que nous ne voulons pas mais que nous faisons (Rm 7,19).

 Par rapport à ce mal nous sommes dans une situation paradoxale, à la fois de victimes et de coupables. Nous naissons dans un monde pécheur et nous en sommes au départ les victimes ; mais très vite, et cela se constate chez l’enfant grandissant, nous en devenons les complices. Notre liberté, inévitablement solidaire des libertés qui nous entourent, entre dans ce jeu piégé et nous faisons à notre tour le mal. Nous ajoutons notre quote-part à la masse des péchés qui nous ont précédés. Nous faisons tous l’expérience que notre machine humaine est faussée quelque part, comme un rouage qui a reçu un coup et ne tourne plus rond. Nous sommes des êtres de désir et cela est très bon, car en définitive ce qui motive notre désir, c’est la recherche de Dieu ; mais notre désir dérape. Il devient convoitise, un désir profondément désordonné qui nous fait pécher. Paul nous dit, toujours à la lumière du salut dans le Christ, que ce péché est universel, puisque « tous ont péché », que tous participent à ce maléfice qui traverse l’humanité, à l’exception du Christ bien sûr et par privilège de la Vierge Marie. Ce péché du monde, c’est le péché originel en nous, auquel nous participons tous.

Mais pourquoi en est-il ainsi, pourquoi ce maléfice ? C’est le troisième point sur lequel Paul nous enseigne. Il oppose deux figures, à l’origine de deux héritages, d’abord la figure symbolique et très mystérieuse d’Adam, l’homme désobéissant, et ensuite la figure bien réelle du Christ, l’homme obéissant à la mission de son Père. La première a ouvert la porte à l’entrée du péché et de la mort dans le monde ; la seconde figure, celle du Christ, nous apporte le don gratuit de Dieu qui conduit à la justification. Les deux figures ne se situent pas sur le même plan. Car l’origine de l’humanité est pour nous irreprésentable. Elle nous est racontée sous la forme du récit mythique de la Genèse dont l’histoire ne s’est évidemment pas réalisée telle quelle, mais dont Paul retient le sens. Adam est le symbole de l’orientation première et solidaire de l’humanité dans un refus de Dieu. Au commencement était le bien originel de la création qui venait de Dieu ; mais dès le commencement aussi le péché et la mort sont venus de l’homme. Le péché d’Adam est le fait de l’homme. Adam, c’est aussi chacun d’entre nous, puisque nous avons tous ratifié l’orientation au péché par nos péchés personnels. Ne nous braquons donc pas sur Adam qui n’est qu’un point de fuite, assez obscur, comme tous nos péchés ont une source obscure : l’essentiel réside dans le péché trop évident du monde, de l’humanité désorientée et séparée de Dieu. Retenons plutôt le combien plus de la personne du Christ qui nous sauve et nous rend la vie. Notre solidarité dans le Christ est infiniment plus forte que notre solidarité en Adam. C’est en son nom que nous sommes invités pendant ce carême à lutter contre le péché en nous et dans nos communautés, invités au combat spirituel dans le sillage de l’obéissance du Christ.

                                                                                                     Amen !


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