|
Premier dimanche de Carême
1er mars 2009
Père Patrick Verspieren, jésuite
Marc 1, 12-15
Pour bien comprendre ce qui est dit des
quarante jours de Jésus au désert, relisons le passage de l’Evangile
de Marc, en remontant un peu dans le texte. Cet Evangile de Marc est
sobre et percutant. Il importe de recueillir avec soin chaque mot,
chaque image.
« Jésus fut baptisé dans le Jourdain par
Jean. Aussitôt, remontant de l’eau, il vit les cieux se déchirer et
l’Esprit comme une colombe descendre vers lui, et une voix se fit
entendre : ‘Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur’. Aussitôt
l’Esprit le pousse au désert. »
Tout ceci est dit d’un seul mouvement.
Aussitôt après le baptême, l’Esprit descend sur lui, le Père le
désigne comme son Fils, et aussitôt après Jésus est poussé au désert.
« Jésus, Fils de Dieu ». C’est tout
l’Evangile de Marc qui doit être traversé pour commencer à comprendre,
sans se méprendre, ce que cela veut dire. Le premier à entrer dans
cette compréhension fut le centurion, au pied de la croix. « Vraiment
cet homme était fils de Dieu » dira-t-il en voyant comment Jésus était
mort et avait expiré. Et Jésus lui-même a eu à le découvrir. En tout
cas, c’est bien ce que laisse entendre l’Evangile de Marc.
« Aussitôt l’Esprit le pousse au désert
». Pour quoi ? Pour jeûner, pour faire pénitence ? Ce n’est pas sur
cela que Marc insiste. « Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les
anges le servaient ».
Il vivait parmi les bêtes sauvages. Et celles-ci ne lui faisaient pas
de mal. Et les anges étaient à son service. Les bêtes, les anges, mais
non pas les hommes. C’est donc pour qu’il trouve la solitude que
l’Esprit pousse Jésus au désert. Une solitude qui n’est pas
angoissante. Au contraire cette vie pacifique au milieu des bêtes
sauvages évoque un univers réconcilié, dont avaient parlé les
Prophètes, d’où toute violence aurait disparu. Et c’est pour cela que
la liturgie d’aujourd’hui, à deux reprises, nous parle de Noé, qui est
présenté dans la Bible lui aussi comme vivant, dans l’Arche, en
Alliance avec Dieu et en paix avec tous les animaux de la terre.
« Tu es mon Fils ». Pour contempler
l’amour de ce Père, pour comprendre ce que c’est qu’être pleinement le
fils de ce Père, Jésus a besoin de faire l’expérience de ces quarante
jours de solitude et de prière. Au sortir de ces quarante jours, il
sera dérangé, submergé parfois par les appels des hommes, leurs
souffrances, et leur soif d’entendre parler du Royaume de Dieu. Et
aussitôt il devra faire ceci, et aussitôt il devra faire cela… Mais
avant d’être ainsi livré aux demandes– et aux mains - des hommes, il
lui faut du temps pour approfondir et goûter dans la solitude qu’il
est l’Aimé du Père, celui dans lequel le Père met toute sa confiance,
tout son amour, celui qui aura à proclamer ce dont il fait lui-même
l’expérience. « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout
proche ».
Ce temps du désert est aussi, nous dit
l’Evangile, celui de la tentation. « Dans le désert il resta quarante
jours, tenté par Satan». Marc ne dit rien, dans ce passage, de la
nature des tentations de Jésus. Il nous faut nous reporter aux autres
Evangiles, pour lire un accent particulier dans ces injonctions que
Jésus adressera plus tard aux démons pour les faire taire, eux qui
cherchent à crier sur les toits qu’il est Fils de Dieu. Pourquoi faire
ainsi taire les démons qui le qualifient de Fils de Dieu, pourquoi
demander aux malades guéris de se taire et de ne pas parler de celui
qui les a guéris, sinon parce que ce terme de Fils de Dieu évoque
puissance et majesté ? Le règne de Dieu est tout proche. Mais par
quelle voie, quel chemin, quels moyens hâter la venue de ce Royaume de
Dieu ? Par la voie de l’efficacité immédiate, du prestige et de la
puissance, ou par la voie de la pauvreté, de la remise de tout, et
même de soi-même, aux mains des hommes, au risque de l’humiliation, de
l’échec, et de l’extrême de la souffrance ?
« Fils de Dieu » ; mais quel chemin
choisir pour se comporter pleinement en Fils, et faire advenir le
Royaume de Dieu dans un monde pécheur ? Jésus lui-même a été tenté,
attiré par une autre voie que celle qu’il découvrira progressivement
comme la sienne, voulue par le Père. Mais toujours il dira : « Que ta
volonté soit faite, et non la mienne ».
Le serviteur n’est pas plus grand que son
maître. Si le Fils de Dieu, pour se préparer pleinement à sa mission,
a dû vivre longuement dans la solitude et la prière, combien
n’avons-nous pas nous aussi à sortir du vacarme qui risque de nous
étourdir, à prendre de la distance par rapport à tout ce qui emplit
nos journées, accapare notre attention, et nous détourne peut-être de
l’essentiel ! Dans ce retrait, nous aurons aussi à affronter nos
démons, nos tentations, nos peurs, nos attachements qui nous
retiennent et nous empêchent d’aller de l’avant, mais nous pourrons
aussi découvrir l’amour du Père qui nous conduira à la paix.
A Jésus remontant du lieu où il avait été
baptisé, « une voix se fit entendre : ‘Tu es mon Fils bien-aimé, tu as
toute ma faveur’. Et aussitôt l’Esprit le pousse au désert. » Nous
aussi sommes appelés à entendre cette voix nous dire : ‘Tu es mon
fils’ ou ‘Tu es ma fille’. Mais pour l’entendre, il nous faut accepter
d’être entraînés au désert.
|