Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


 

 

 

1er dimanche

de Carême C

 

Deutéronome 26, 4-10

Psaume 90

Romains 10, 8-13

Luc 4, 1-13

 

 

 Premier dimanche de Carême C

Père Marc Rastoin,  jésuite

 

Comment peut-on être rempli d’Esprit Saint et en même temps tenté par le diable ? Cela nous surprend ! Mais si l’Evangile peut le dire de Jésus lui-même, à plus forte raison peut-on le dire de nous ! Vivre, c’est être tenté car c’est faire des choix, c’est affronter des décisions, c’est être tenté par le jeu des apparences, par la vision de ce qui apparaît bon mais ne l’est pas vraiment. Quand nous disons dans le Notre Père, ‘ne nous soumets pas à la tentation’, nous voulons dire ‘ne nous laisse pas céder à la tentation’… La tentation est subtile ; elle prend l’apparence du bien. Vouloir donner du pain aux affamés, c’est bien ; vouloir devenir un président pour son peuple, c’est bien… mais la tentation révèle sa nature à ses conséquences. Elle finit dans la tristesse et non dans la joie. Elle part des autres mais elle enferme sur le soi…
Quel soutien, quelle consolation, au début de notre carême, d’entendre que Jésus lui-même a affronté les tentations ! Au moment où nous sommes dans l’Evangile, Jésus n’a encore rien dit, ni fait ; il n’a encore ni adversaires ni disciples ; et pourtant déjà il affronte la tentation : Que signifie ‘être fils de Dieu’ ? Que signifie ‘être messie’… En fait, l’Evangile a placé là, comme une clef de sol, toutes les tentations que Jésus a vécu tout au long de sa mission. Refuser toutes les facilités d’un Messie qui assoirait son pouvoir sur l’adulation des foules : Donner le pain qui nourrit pour un moment mais laisse insatisfait. Il nous est dit que lorsqu’il a multiplié les pains, la foule voulut le prendre pour le faire roi et il dut s’enfuir au désert (cf. Jean 6,15)… Comment ne pas penser, en entendant ces tentations à Jean-Bertrand Aristide ; il était le ‘messie’ d’Haïti, l’espoir des foules, on attendait de lui tant de choses et il a cédé à la tentation du pouvoir, à l’adulation des flatteurs et des profiteurs ; il est devenu un tyran sourd et aveugle, enfermé dans son palais de roi…
Jésus, confronté aux faux-semblants, choisit toujours de se retirer dans le seul à seul avec son Père, pour retrouver le sens de sa mission. Jésus est un homme libre. Rien ni personne ne peut le détourner de ce qu’il a décidé dans le secret de sa prière… L’ultime tentation, « si tu es le fils de Dieu », porte sur le plus profond de l’identité de Jésus. Ce qu’elle dit est vrai mais le chemin qu’elle suppose n’est pas celui du Christ. Il n’est pas venu pour être servi mais pour servir… Elle se présentera à la fin. C’est celle que Jésus affrontera au jardin de Gethsémani… C’est elle qui lui souffle ‘échappe à la Croix…’, ‘échappe à la mort…’ ‘Va te sauver en Jordanie… Il y a encore tant de bien que tu peux faire.’
Que nous apprend Jésus sur notre vie ? La première est sans doute que les grandes tentations se jouent sur nos peurs. C’est pourquoi notre imaginaire est un terrain de lutte privilégié. Ces peurs jouent sur nos désirs les plus légitimes, désir de reconnaissance, désir d’être reconnu et aimé… Elles veulent nous conduire à oublier ceux qui sont autour de nous et qui pourtant participent de notre bonheur. Elle centrent tout sur l’ego et mènent à la tristesse.
Jésus nous apprend aussi que nous pouvons tenir dans la confiance et les désarmer par la prière et les Ecritures. La tentation peut être longue… 40 jours sans manger c’est long… Jésus ne répond que par l’Ecriture… comme si sa propre voix était trop faible pour répondre ; il lui reste la voix et la mémoire de la Bible. Dans l’épreuve, à quoi Jésus fait-il référence ? A sa mémoire biblique, au souvenir des hauts faits de Dieu dans l’histoire d’Israël. Nous aussi nous pouvons lutter avec la mémoire, la mémoire de ces moments où Dieu nous a éclairé et où nous avons choisi dans la liberté. La foi est mémoire. L’Ecriture est mémoire. La première lecture nous transmet l’un des plus anciens textes de la Bible qui est aussi l’un des premiers credo de notre histoire : « Mon père était un araméen errant… Nous avons crié vers le Seigneur et… il nous a fait sortir d’Egypte »… C’est une action de grâce, un remerciement, une eucharistie. En Grèce aujourd’hui ‘merci’ se dit ‘evcharisto’, eucharistie…
Nous aussi nous venons à cette eucharistie avec nos credo, petits ou grands… A ce qui nous tente, nous devons répondre avec le cinquième Evangile, l’histoire de Dieu dans nos vies, les pierres blanches qui ont jalonné notre chemin, les moments où le Seigneur s’est fait présent. Jésus s’est appuyé sur ces moments de prière dans la nuit du désert pour pouvoir affronter la nuit de Gethsémani… Nous aussi avons à faire de même. Le carême qui s’ouvre devant nous, ce n’est pas d’abord un moment de privations symboliques mais un moment où nous désirons nous retrouver nous-mêmes, retrouver le goût de Dieu, le goût de nos choix, le goût de vivre libres.
Si jamais nous croyions que nous sommes devenus des pierres et que rien de bon ne peut plus sortir de nous, souvenons-nous que Dieu peut, des pierres que nous sommes, faire surgir des enfants à Abraham (cf. Marc 3,9). Abraham était un être de foi. Jésus aussi. Prions pour devenir comme eux des êtres de foi.