Ce n'est pas un hasard si la guérison de ce sourd-muet anonyme a lieu
en Décapole, en plein territoire païen, c'est à dire là où règne
l'idolâtrie? Car vous savez ce que l'Écriture nous dit des idoles :
"Elles ont une bouche et ne parlent pas, des oreilles et n'entendent
pas" ; autrement dit, elles aussi sont sourd muettes ; et ceux qui les
adorent leur ressemblent : ils ont l'air de vivre, mais ce sont des
mort-vivants, sourds à la Parole et muets pour le témoignage et la
louange du vrai Dieu. Voilà ce que représente l'homme que l'on amène à
Jésus.
La thérapie de Jésus - son doigt dans les oreilles et sa salive sur la
langue du sourd-muet - peuvent nous paraître d'un réalisme un peu cru.
Mais ce réalisme, c'est celui de l'incarnation : Dieu, en la personne
du Christ, n'a pas dédaigné de prendre notre chair, telle qu'elle
était. Il n'est pas resté à distance de l'homme. Il ne survole pas
notre existence ni notre malheur. Quand Dieu s'incarne, il vient nous
rejoindre au lieu même de notre mal. Paul ira jusqu'à dire : "Il
s'est fait péché pour nous, lui qui ne connaissait pas le péché."
Et puis Jésus lève les yeux au ciel, et dit : "Effata !" Ouvre-toi. A
qui Jésus parle-t-il ? Au ciel, pour qu'il s'ouvre ? Ou au sourd-muet
? Je pense qu'il s'adresse à l'un et à l'autre. Il reste que c'est une
parole étrange. On attendrait plutôt : Entends ! Et parle !
"Ouvre-toi" suggère que cet homme est fermé, emmuré dans sa solitude,
et c'est bien un des effets de la surdité et du mutisme. En le
guérissant, Jésus le remet vraiment au monde, puisqu'il lui donne le
pouvoir de communiquer normalement avec ses frères, et celui de louer
son Seigneur.
Cette scène s'est déroulée il y a deux mille ans, et pourtant ce n'est
pas de l'histoire ancienne. Nous vivons à l'évidence en pleine
Décapole, c'est à dire dans un monde qui a ses idoles et ses
idolâtres.
C'est vrai, mais faisons bien attention. Le bonheur sans prix d'être
croyant ne doit pas nous faire tenir ce monde à distance, ni nous
conduire à nous en évader, pour nous protéger dans des cénacles que
nous croyons rassurants alors qu'ils nous isolent.
Comme le Christ lui-même nous devons au contraire nous en approcher au
plus près, pour lui porter ce que le Christ nous demande de lui porter
: la bonne nouvelle d'une libération possible. Nous avons à mettre en
marche tout notre être, c'est à dire notre intelligence, notre coeur,
notre inventivité, pour trouver, aujourd'hui, les paroles qui ouvrent
- pas nécessairement tout de suite à la foi, mais du moins à un
pressentiment sur la signification spirituelle du monde et de nos
existences.
Et puis, nous le savons bien, nous appartenons nous aussi à ce
monde-là. Il y a en chacun de nous un partisan des idoles, qui doit
sans cesse se convertir et s'ouvrir au Dieu de Jésus Christ. C'est
pourquoi ce récit nous invite à descendre profondément en nous, en
nous demandant quelle porte fermée, en nous, attend son "effata", son
"ouvre-toi"... ouvre-toi aux attentes de tes frères ; ouvre-toi aux
appels silencieux de l'Esprit, ouvre tes lèvres pour le témoignage et
la louange.
C'est pourquoi, si nous nous demandons en quoi cet évangile nous
concerne, la réponse, c'est que nous y sommes partout à notre place :
aux pieds du Christ porteur de la guérison, avec le sourd-muet auquel
nous ressemblons trop souvent, et enfin avec les témoins, qui savent
se réjouir quand ils voient la vie triompher de la mort, et qui
ouvrent la bouche pour dire enfin : "Tout ce qu'il fait est admirable
!"