Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


 

 

 

23° dimanche B

Marc 7, 31-37

Isaïe 35, 4-7 Jacques 2, 1-5

 

 

 

 23ème dimanche

     Père Jean-Paul Mensior

 

Ce n'est pas un hasard si la guérison de ce sourd-muet anonyme a lieu en Décapole, en plein territoire païen, c'est à dire là où règne l'idolâtrie? Car vous savez ce que l'Écriture nous dit des idoles : "Elles ont une bouche et ne parlent pas, des oreilles et n'entendent pas" ; autrement dit, elles aussi sont sourd muettes ; et ceux qui les adorent leur ressemblent : ils ont l'air de vivre, mais ce sont des mort-vivants, sourds à la Parole et muets pour le témoignage et la louange du vrai Dieu. Voilà ce que représente l'homme que l'on amène à Jésus.

La thérapie de Jésus - son doigt dans les oreilles et sa salive sur la langue du sourd-muet - peuvent nous paraître d'un réalisme un peu cru. Mais ce réalisme, c'est celui de l'incarnation : Dieu, en la personne du Christ, n'a pas dédaigné de prendre notre chair, telle qu'elle était. Il n'est pas resté à distance de l'homme. Il ne survole pas notre existence ni notre malheur. Quand Dieu s'incarne, il vient nous rejoindre au lieu même de notre mal. Paul ira jusqu'à dire :  "Il s'est fait péché pour nous, lui qui ne connaissait pas le péché."

Et puis Jésus lève les yeux au ciel, et dit : "Effata !" Ouvre-toi. A qui Jésus parle-t-il ? Au ciel, pour qu'il s'ouvre ? Ou au sourd-muet ? Je pense qu'il s'adresse à l'un et à l'autre. Il reste que c'est une parole étrange. On attendrait plutôt : Entends ! Et parle ! "Ouvre-toi" suggère que cet homme est fermé, emmuré dans sa solitude, et c'est bien un des effets de la surdité et du mutisme. En le guérissant, Jésus le remet vraiment au monde, puisqu'il lui donne le pouvoir de communiquer normalement avec ses frères, et celui de louer son Seigneur.

Cette scène s'est déroulée il y a deux mille ans, et pourtant ce n'est pas de l'histoire ancienne. Nous vivons à l'évidence en pleine Décapole, c'est à dire dans un monde qui a ses idoles et ses idolâtres.

C'est vrai, mais faisons bien attention. Le bonheur sans prix d'être croyant ne doit pas nous faire tenir ce monde à distance, ni nous conduire à nous en évader, pour nous protéger dans des cénacles que nous croyons rassurants alors qu'ils nous isolent.

Comme le Christ lui-même nous devons au contraire nous en approcher au plus près, pour lui porter ce que le Christ nous demande de lui porter : la bonne nouvelle d'une libération possible. Nous avons à mettre en marche tout notre être, c'est à dire notre intelligence, notre coeur, notre inventivité, pour trouver, aujourd'hui, les paroles qui ouvrent - pas nécessairement tout de suite à la foi, mais du moins à un pressentiment sur la signification spirituelle du monde et de nos existences.

Et puis, nous le savons bien, nous appartenons nous aussi à ce monde-là. Il y a en chacun de nous un partisan des idoles, qui doit sans cesse se convertir et s'ouvrir au Dieu de Jésus Christ. C'est pourquoi ce récit nous invite à descendre profondément en nous, en nous demandant quelle porte fermée, en nous, attend son "effata", son "ouvre-toi"... ouvre-toi aux attentes de tes frères ; ouvre-toi aux appels silencieux de l'Esprit, ouvre tes lèvres pour le témoignage et la louange.

C'est pourquoi, si nous nous demandons en quoi cet évangile nous concerne, la réponse, c'est que nous y sommes partout à notre place : aux pieds du Christ porteur de la guérison, avec le sourd-muet auquel nous ressemblons trop souvent, et enfin avec les témoins, qui savent se réjouir quand ils voient la vie triompher de la mort, et qui ouvrent la bouche pour dire enfin : "Tout ce qu'il fait est admirable !"