Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

Vingt-Troisième dimanche B                                                                dimanche 6 septembre 2009

Père François Boëdec, jésuite           

Marc 7, 31-37

La liturgie de ce jour - nous l’avons entendu par la bouche du prophète Isaïe - s’ouvre sur un cri d’espérance : « Dieu lui-même vient nous sauver ! » Et le Seigneur annonce qu’il ne fera pas les choses à moitié : « les yeux des aveugles et les oreilles des sourds s’ouvriront, le boiteux bondira, la bouche du muet criera de joie » : en d’autres termes, l’humanité sera restaurée dans son intégralité. La vie peut à nouveau jaillir à profusion : elle va irriguer les déserts de nos existences et couler comme un torrent, abreuvant nos terres.

Il est bon pour nous d’entendre ces paroles alors qu’avec le temps de la rentrée, nous retrouvons les rythmes habituels de nos vies, avec peut-être les appréhensions que cela peut susciter : celles de faire face à la nouveauté, à l’imprévu, à l’incertitude ; celles – pas moins simples – de vivre et de supporter le même quotidien. Nous retrouvons peut-être aussi des terres arides et des situations où la parole est difficile.

Reste donc pour chacun et chacune d’entre nous de pouvoir accueillir les fruits de cette promesse. Comment cela peut-il se faire ? L’épisode évangélique que nous venons d’entendre peut nous aider à nous situer.

St Marc commence par décrire abondamment un étrange périple qui conduit Jésus à traverser différents territoires jusqu’à celui de la Décapole. Ce n’est pas par hasard que l’évangéliste nous précise cela. La Décapole, cette fédération de dix petites villes, considérée par les Juifs comme une région étrangère, païenne… Passer de l’autre côté du Jourdain – comme Jésus vient de le faire – c’est quitter la Terre promise, la terre de la foi, pour s’enfoncer au cœur d’une terre étrangère qui est celle de l’incroyance…. En principe, les gens de la Décapole, des païens, sont fermés à Dieu ; ils sont incapables de le reconnaître pour ce qu’il est, de le louer ; ils sont également incapables d’entendre sa parole. En principe, Israël est au contraire le peuple construit par la parole reçue, le peuple de la louange. Et voilà que Jésus montre que cela ne va pas de soi. Le miracle qu’il pose manifeste l’ouverture des païens à la foi. Mais il dit aussi qu’au moment où les Juifs se bouchent les oreilles au message de Jésus, les païens ont parfois une oreille plus fine et un cœur plus disponible à la Parole, un désir d’entendre et de parler plus grand que ceux qui croient savoir et ne savent plus écouter…

 « On amène à Jésus un sourd-muet », image de notre humanité blessée, n’arrivant pas à entendre la voix de Dieu, des autres, et à y répondre. Regardons la manière de faire du Christ. Le Christ « l’emmène à l’écart », loin de la foule. Et il l’invite à un véritable tête à tête, afin de le restaurer dans sa capacité relationnelle, afin de le réintégrer dans la vie. D’une certaine manière, on peut dire que la guérison du sourd-muet est un miracle peu spectaculaire, comme le sera la Pâque du Seigneur : celle-ci aussi aura lieu à l’abri des regards indiscrets. Le Ressuscité ne sera visible qu’aux yeux de la foi de ceux qui auront entendu l’injonction du Seigneur : « Ouvre-toi ! » ; Ouvre-toi non pas à l’esprit du monde avide de merveilleux et de sensationnel - comme le sera l’entourage du sourd-muet -, mais ouvre-toi à « l’Esprit qui vient de Dieu », ouvre-toi à Celui de qui vient la vie.

De ce tête à tête avec cet homme, Jésus en fait une rencontre intime au point de parcourir du doigt les lieux précis où la parole est en souffrance dans ce corps : les oreilles et la langue.  Et au moment où s’établit une relation très corporelle et personnelle, Jésus, - nous dit le texte - « les yeux levés au ciel, soupira » « gémit » selon d’autres traductions. C’est le même verbe grec que nous retrouvons au chapitre 8 de l’épître aux Romains où l’apôtre Paul parle de « la création qui gémit dans les douleurs de l’enfantement ». Jésus regarde vers le ciel. Il ne plonge pas son regard dans celui de l’homme qu’il est en train de toucher. Au contraire, Jésus l’ouvre sur un autre espace, sur une autre relation. Appel vers le Père, vers le lien d’origine. St Paul nous dit aussi que « l’Esprit pousse en nous des gémissements ineffables », indicibles : comment ne pas faire le lien avec la situation de cet homme ? Jésus vient rejoindre au plus profond de celui-ci ce qui cherche à se dire, le mouvement de l’Esprit créateur qui le pousse vers la Vie.

Jésus enfin recommande de ne rien dire à personne. Pourquoi une telle recommandation ? Parce qu’il ne veut pas qu’on dise n’importe quoi à son sujet. Car les miracles de Jésus ne parlent pas tant de sa puissance que de sa mission. Il n’est pas venu guérir le tympan ou l’oreille interne. C’est la surdité des cœurs qu’il est venu guérir. En guérissant un sourd-muet, Jésus veut aussi que l’on comprenne, qu’il est bien celui qu’on attendait, le Messie promis par Dieu. Celui annoncé par Isaïe. Mais un Messie qui ne se laisse reconnaître et accueillir que dans la vérité de ce que nous sommes et de ce qu’est véritablement Dieu.

Et nous voici ainsi conduits, frères et sœurs, à partir de cette situation qui nous en rappelle d’autres de nos vies, devant ce grand mystère de la rédemption, mystère de solidarité et de compassion, la manière propre de faire du Seigneur : c’est en assumant notre faiblesse jusqu’au bout, qu’il nous communique sa force. « Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort  » (1 Co 1, 27). C’est bien ce que nous rappelle saint Jacques dans la seconde lecture : « Dieu n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde ? Il les a faits riches de la foi, il les a faits héritiers du Royaume qu’il a promis à ceux qui l’auront aimé ». Ce n’est donc pas notre faiblesse qui doit nous inquiéter : si nous la livrons à notre Seigneur, elle ne nous éloigne plus de lui, mais devient tout au contraire le lieu de la révélation de son amour pour chacun d’entre nous, et le lieu où il déploie de manière privilégiée sa force.

Eh bien, frères et sœurs, présentons avec confiance nos vies au Seigneur en ce temps de rentrée, pour qu’il ouvre tout ce qui est fermé, qu’il délie ce qui n’est pas libre. Qu’il nous ouvre à la Parole. Et qu’ainsi, cette année encore, il nous rende de plus en plus vivants.


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