Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


                                                                                             

Vingt-troisième dimanche C                                                                                                   9 septembre 2007

Père Jean-Paul Mensior,  jésuite

Luc 14, 25-33

« Renoncer à tous ses biens…à sa vie-même…porter sa croix … » Ce sont des paroles qu’il faut comprendre avec justesse – car elles ont donné lieu à des contresens graves, qui ont nourri bien des peurs de vivre, ou un goût suspect pour la souffrance.

C’est pourquoi il faut d’abord redire que la souffrance n’a, en elle-même, aucune valeur, et qu’elle est un mal contre lequel il faut lutter à tout prix. Nous ne voyons chez Jésus aucune complaisance vis à vis de la souffrance. Quand il la rencontre , il en est bouleversé, et la souffrance des hommes lui arrache, parfois comme à son insu, des miracles de guérison. Quant à sa souffrance à lui, Jésus n’a pas voulu la croix pour ce qu’elle comportait de souffrance. Il l’a acceptée , dans l’angoisse et les larmes, et en demandant qu’elle s’éloigne, mais il l’a acceptée, car elle était la conséquence, à laquelle il ne pouvait pas se dérober, de ce qu’il avait dit et fait, c’est à dire de la mission que le Père lui avait confiée.

Il faut aussi remarquer que le renoncement dont Jésus nous parle est toujours renoncement à des biens, à des choses bonnes : aimer les siens, et, ce qui est souvent plus difficile, s’aimer sainement soi-même. Bien entendu Jésus ne nous demande pas de mépriser ce à quoi nous renonçons. Ce qu’il nous demande, c’est de préférer à tout le Royaume, et le Seigneur de ce Royaume. Pas plus qu’il n’est demandé à un homme de haïr son père ou sa mère, alors qu’il lui est formellement demandé de les quitter pour l’amour préférentiel d’une femme.
Il reste que tout renoncement est onéreux. Jésus le sait et il nous dit ici que ce qui fait le disciple, c’est de porter sa croix à sa suite. Écoutons-le bien : il ne nous demande pas de porter toutes les croix, ni la sienne, mais de porter la nôtre. Nous savons qu’il n’y a pas de vie humaine sans souffrance, ni sans larmes – pour ne rien dire de la violence et de l’insondable injustice du monde qui nous entoure.

Alors, porter sa croix, c’est d’abord consentir à ce que nous n’avons pas choisi, au poids plus ou moins lourd de notre héritage, à ce qu’il y a de douloureux dans nos vies et à quoi nous ne pouvons rien . C’est aussi consentir d’avance à ce qui peut arriver si du moins on a accepté de ne pas tout maîtriser et de vivre exposé et non replié frileusement sur soi, à plus forte raison quand on a choisi de risquer sa vie sur la parole du Christ, c’est à dire de la donner, comme lui.

Mais ce que Jésus nous dit aujourd’hui de plus important , c’est qu’il nous propose d’être son compagnon de route. Et cela change tout, car le chemin de croix qu’il vient d’annoncer à ses disciples, ce chemin de mort sur lequel il s’engage en montant à Jérusalem se révélera finalement chemin de vie et de gloire. Et en nous demandant de prendre ce chemin avec lui, il nous dit que nous sommes tous appelés à affronter avec lui la souffrance, et la mort elle-même – mais que c’est pour la traverser avec lui et en resurgir avec lui et comme lui, vivant à tout jamais de vie nouvelle.

Toute la Bonne nouvelle de l’Évangile tient dans ces petits mots : « avec lui », « par lui », « pour lui », « comme lui » . Être disciple, c’est faire route avec le Christ, et l’entendre nous dire clairement: « Sans moi vous ne pouvez rien faire. » C’est sans doute pour cela qu’avant de parler Luc nous dit que Jésus s’est arrêté et s’est retourné vers ceux qui le suivaient. Simplement pour qu’on puisse le regarder pendant qu’il parle. Car ce qu’il a à nous dire est dur à entendre, si on ne le regarde pas, sans jamais le quitter des yeux.