Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

24ème dimanche ordinaire- Année C        

Luc 15, 1-10

Père François Boëdec, jésuite   

 dimanche 12 septembre 2010

Frères et Sœurs,

Les paraboles de la miséricorde proposées au chapitre 15 de l’Evangile de Luc sont des joyaux qu’on ne se lasse pas de contempler. Ici, à travers l’histoire de la brebis perdue et retrouvée, à travers celle de la pièce d’argent perdue et retrouvée, Jésus nous parle du plus essentiel, du plus essentiel pour nous, mais aussi surtout du plus essentiel pour Dieu, c’est-à-dire nous-mêmes au centre de l’attention de Dieu.

Ce n’est pas devant n’importe quel public que Jésus aborde un tel sujet aussi central et sensible. D’un côté « les publicains et les pécheurs », ceux dont on pense qu’ils font le mal et sont donc voués à la géhenne ; et de l’autre « les pharisiens et les scribes », les justes qui accomplissent le bien conformément aux exigences de la Loi. Ces deux groupes - nous le savons - ont habituellement plutôt tendance à s’éviter ; mais voilà que les uns et les autres sont attirés par Jésus et viennent l’écouter - certes pour des motifs différents. Les publicains et les pécheurs cherchent une parole de miséricorde qui leur donne des raisons d’espérer ; les pharisiens et les scribes viennent épier ce Rabbi afin de trouver des raisons de l’accuser.

Entre ces deux groupes se trouve Jésus. Jésus, qui en se tenant au lieu de la vérité et de la miséricorde, parle pour son Père. En effet, ce qui est au cœur de ce chapitre 15 de l’évangile de Luc, c’est bien l’image que nous nous faisons de Dieu. Image déjà au centre de la première lecture où nous avons vu les Hébreux voulant représenter leur Dieu par une figure en métal fondu. Nous savons bien que prendre l’objet fabriqué pour Dieu lui-même est la forme la plus grossière de l’idolâtrie, mais fixer Dieu dans une conception immuable et rigide risque aussi de nous conduire dans une impasse. Dieu ne peut être saisi et fixé. Et certaines images mentales que nous nous faisons de lui (Dieu-souverain, Dieu-juge, Dieu-tout-puissant…) ne peuvent porter leur part de vérité que si nous sommes prêts aussi à le découvrir tel qu’il est, tel qu’il se laisse découvrir, et non pas tel que nous le voulons et l’imaginons. Sinon, même ces images risquent de devenir des idoles autant que le veau d’or.

On a pu dire que la Bible étalait au grand jour une à une les fausses images de Dieu, pour les considérer de manière juste, et les dépasser. Avec le Christ, parfaite « image du Dieu invisible » comme nous dit l’apôtre Paul dans l’épitre aux Colossiens (Col. 1, 15), nous parvenons au terme de ce chemin. Et c’est là que l’évangile de ce jour peut nous apprendre certaines choses de ce qui habite le cœur de Dieu.

D’abord, que Dieu nous cherche. C’est l’appel à la conversion qui traverse tout l’Ancien Testament. Et qui constitue même l’essentiel de la prédication des prophètes. En vain pourrait-on dire, tant est fort l’enfermement dans lequel l’homme se trouve. Aussi est-ce le Seigneur lui-même qui va venir chercher l’homme. Le christianisme ose affirmer que ce n’est pas l’homme qui cherche et trouve Dieu, mais qui proclame tout au contraire qu’en son Christ, Dieu s’est mis en quête de l’homme, qu’il est venu le trouver jusque dans la mort qui le gardait prisonnier pour le remettre dans le mouvement de la vie.

Ensuite, que Dieu est profondément joyeux à chaque fois qu’il nous retrouve et qu’il accomplit son œuvre de vie. La brebis égarée est tétanisée de peur ; raide sur ses pattes, elle est figée, comme morte ; aussi le berger n’a-t-il d’autre ressource que de la porter. Mais ce n’est pas contraint et forcé que notre Pasteur nous « prend sur ses épaules », mais bien « tout joyeux » Un Dieu joyeux ! Etonnante révélation évangélique que nous n’arrivons pas toujours à accueillir, si loin de cette image d’un dieu méchant, jaloux et rival de l’homme, auquel voudrait nous faire croire le Serpent de la Genèse. Langage de l’amour qui aime chacune des brebis d’un amour unique, sans qu’aucune des autres ne soit lésée. La joie du berger, celle de la femme qui a retrouvé sa pièce d’argent, est même communicative, puisque le ciel entier se réjouit avec eux. Oui, la joie de Dieu et celle de l’homme ont vocation à se répandre.

Nous sommes, frères et sœurs, de ce troupeau. Nombreux et si différents. Et il y a en nous, un mélange de publicain et de pharisien. Mais tous, nous avons en commun de vouloir « écouter la voix » du Pasteur et de souhaiter le suivre. Alors, peut-être pouvons-nous demander deux choses au Seigneur les uns pour les autres dans cette eucharistie.

D’abord, que la lumière de la Parole de vérité nous aide à repérer les idoles de toutes sortes, petites et grandes, qui nous dominent et nous ligotent, qu’elle dissipe aussi toutes les ténèbres des discours mensongers qui pourraient encore parasiter notre relation au Seigneur, afin que nous nous laissions pleinement trouver par lui, et que nous consentions à nous laisser porter sur ses épaules.

Ensuite, que le souvenir de la miséricorde dont nous sommes les premiers bénéficiaires nous fasse également regarder et aimer tous ceux que Jésus attire à lui. Que cette joie partagée avec Dieu puisse de plus en plus habiter notre Eglise et notre communauté de St Ignace. Mais aussi fonder notre manière d’être en ce monde, même quand le voile de la tristesse ou du découragement viennent obscurcir nos horizons personnels et collectifs.

© Compagnie de Jésus