Il y a dans ce récit un contraste saisissant : Jésus vient d’annoncer à ses
disciples qu’il allait être livré aux mains des hommes, humilié, mis à mort,
qu’il allait se faire « le dernier et le serviteur de tous » – et au même
moment nous voyons ses disciples en proie au démon de l’ambition et en train
de se demander qui est le plus grand d’entre eux, le meilleur, le premier.
Marc a raison de noter qu’ils ne comprennent pas ce que leur a dit Jésus. Il
se peut que nous croyons le comprendre, mais est-ce certain ? Malgré la
clarté de ses paroles, comme il est difficile de comprendre que notre vérité
fondamentale, ce qui nous fait humain, ce n’est pas de prendre, d’acquérir,
mais de donner et de se donner.
Les disciples convoitent la place du plus grand. Mais qu’est ce que le plus
grand, sinon Dieu lui-même ? Et qu’arrive-t-il quand le plus grand s’avère
être le plus petit ? Il arrive que la vue de l’abaissement du Christ nous
oblige à convertir notre regard sur Dieu : non, Dieu n’est pas cet avare de
sa puissance et de sa gloire, il n’est pas le rival de l’homme Il n’est pas
ce juge impitoyable qui nous épie pour nous prendre en défaut. Il est celui
qui donne et se donne, et qui, dans le Christ, est à nos pieds pour nous
servir.
Mais comme les paroles de Jésus demeurent incompréhensibles à ses disciples
; alors Jésus recourt à une mise en scène : il prend un enfant, le place au
milieu d’eux et l’embrasse. C’est un geste surprenant dans une société où
l’enfant est considéré comme moins que rien et n’a aucun droit.
Il n’y a aucun sentimentalisme facile dans le geste de Jésus. Ici, l’enfant
est l’être humain privé de tout pouvoir, celui qui a besoin des autres pour
survivre. Il ne représente pas grand chose car il n’a encore rien fait, rien
prouver. Ce n’est encore qu’un débutant, un candidat à l’humanité. Le voici
donc au milieu des disciples, le centre de cette assemblée : celui qui ne
comptait pas devient le plus important.. Et Jésus prend alors la parole pour
dire que accueillir en son nom un petit comme cet enfant-là, c’est
accueillir Dieu lui-même, puisque en se livrant aux hommes il s’est fait le
dernier et le serviteur de tous.
C’est comme si Jésus leur disait : vous n’accueillez pas vraiment l’enfant,
parce qu’il est incapable de s’imposer. Eh bien, écoutez-moi : là où se
trouve celui qui est incapable de se faire valoir, je me trouve moi-même.
Ainsi, accueillir l’enfant, c’est accueillir le Christ lui-même, livré entre
nos mains. Lorsque nous sommes ainsi au service du pauvre, nous refaisons ce
que faisait le Christ, qui s’est fait le serviteur de tous. Mais bien plus :
en refaisant ce qu’il a fait, nous lui devenons semblables : semblable au
Fils de Dieu qui, en se mettant à la dernière place, si peu enviable, nous
apprend à y être heureux, et à aimer sans réserve ceux qui s’y trouvent, y
compris, et sans doute d’abord, ceux qui nous paraissent peu aimables.
Nous savons bien tout cela ; mais il se peut qu’en vieux chrétiens que nous
sommes, nous ne voyions plus la force subversive de Jésus et à quel pont il
renverse l’ordre établi, puisque avec lui le plus grand c’est le plus petit.
Dieu est bien premier, mais premier dans le service, premier dans l’amour,
puisqu’il est Dieu donné. Sommes-nous bien sûrs, et surtout vivons nous
comme des gens qui croient qu’en accueillant le plus faible le visage de
Dieu nous est révélé ? Nous ne pouvons pas éluder cette question.
Vous avez entendu le livre de la Sagesse, écrit quelques 50 ans avant Jésus.
Il évoque le drame d’un homme juste, haï par ses contemporains, mais dont il
nous est dit : « Si ce juste est Fils de Dieu, Dieu le délivrera. » A
l’évidence, cet homme préfigure Jésus.
C’est ainsi qu’au mépris, à la haine et au rejet, répond la patience infinie
de Dieu.