Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


                                                                                             

Vingt-sixième dimanche C                                                                                                   30 septembre 2007

Père Marc Rastoin,  jésuite

 

Amos 6,1a.4-7 ; Ps 145 ; 1 Timothée 6,11-16 ; Luc 16,19-31

         « Même si quelqu’un ressuscite d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus… » Quelle ironie teintée de tristesse dans ces paroles que Jésus met dans la bouche d’Abraham… Quel avertissement implicite ! Comme s’il doutait que sa propre résurrection pouvait changer ses auditeurs… Convaincus de quoi d’ailleurs ? De l’existence de la résurrection ? D’un jugement après la mort ? Pas du tout ! Convaincus que nous sommes frères ! Que la Loi de Moïse et les prophètes ne cessent d’appeler à la fraternité.

* L’histoire que Jésus reprend n’a rien à voir avec une description de l’au-delà. Elle a tout à voir avec la fraternité que nous vivons ou pas ici-bas. Jésus dramatise à dessein, dans sa parabole, une histoire folklorique populaire sans doute d’origine égyptienne, sur le séjour des morts, que les stoïques grecs aimaient aussi raconter. Tout est fait pour frapper l’imagination dans cette parabole : la torture, la fournaise, la souffrance. Tout est renversé dans une symétrie parfaite. Le but de Jésus serait-il de faire peur ? Non. Il veut insister sur le ici et maintenant de l’action, du service du frère. Ce ne sont pas les abimes de l’Hadès qui l’intéressent mais bien plutôt les abimes d’ici-bas, les bien nommées fractures sociales d’ici bas. Jésus veut nous ouvrir les yeux.

         Le riche ne voyait pas celui qui était « devant sa porte ». Maintenant il « voit de loin Abraham ». Trop tard.

         Le riche vivait comme s’il était seul dans sa maison et sur la terre. Comme un autre riche de parabole, il se parlait à lui-même: « Mon âme… repose-toi, mange, bois, fais la fête. » (Luc 12,19). Il se soucie maintenant de ses ‘frères.’ Et veut leur parler. Trop tard.

         Le riche ne voyait pas d’utilité à l’existence de Lazare. Il le voit maintenant comme un ‘ange’, un messager d’Abraham. Trop tard.

C’est un peu tard, c’est même beaucoup trop tard, que le riche se souvient qu’il a des frères. Et même alors il ne pense qu’à sa famille, plus qu’à celle de Lazare… Qui est son père ? Abraham ? Lazare aussi est fils d’Abraham !

         * Beaucoup autour de Jésus attendaient qu’il dise ou fasse des choses extraordinaires : ‘Qu’il ressuscite un mort et nous le croirons !’ Jésus l’a fait : il en a effectivement ressuscité un, pas un Lazare de parabole mais un vrai Lazare, le frère de Marthe et Marie. Cela a-t-il converti quelqu’un ? Convaincu quelqu’un ? Jean écrit qu’après ce signe, les chefs de Jérusalem veulent le capturer : « Quiconque saurait où il était devait le dénoncer afin qu'on se saisisse de lui » (Jn 11,57b).

         Finalement toute la parabole repose sur un seul mot, ce petit mot qui voulait dire tellement pour Jésus : ‘Père’. Lazare et le riche ont le même Père. Ce père qui dit ‘mon enfant’… Comme souvent les pères dans les paraboles, Abraham nous parle ici de Celui qui est « notre Père » (Matthieu 6,9). Jésus pose une question simple : Comment vivons-nous cette fraternité ? Comment inscrivons cette dimension de l’aide fraternelle dans nos vies ? Si nous sommes de ceux qui ont des ressources, quelle part en donnons-nous à des frères en détresse, où qu’ils soient ? Si nous avons du temps, en donnons-nous à ceux qui vivent dans la solitude ? C’est avec ces dons que nous nous constituons le seul trésor qui compte : pas l’héritage que nous laissons à nos enfants - ce n’est pas d’un héritage que les enfants ont besoin pour plus tard mais bien de parents qui vivent leur foi, et la mettent en pratiquent, qui vivent en communion ici et maintenant - mais les dons que nous faisons à nos frères. Ici et maintenant.

         Pour nous convaincre de l’absolue nécessité du partage, il n’est pas nécessaire que quelqu’un ressuscite des morts, il suffit d’écouter la Parole du Seigneur. Jésus a écouté les Ecritures. Elles le concernaient : « commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait. » (Luc 24,27). Elles nous concernent aussi… Tout y est dit. Il nous suffit de nous souvenir de la Loi et de ses commandements ; il nous suffit de nous souvenir des Prophètes et de leurs avertissements. C’est le moyen simple, ordinaire, que Dieu nous a donné. Jésus Ressuscité nous livre la même parole que le Jésus de Galilée : Nous n’avons qu’un Père et nous sommes tous frères (cf. Matthieu 23,8).