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Vingt-huitième dimanche C
14 octobre 2007
Père
François Boëdec, jésuite
2 Rois 5, 14-17 ; Psaume 97 ; 2 Timothée 2, 8-13 ; Luc 17, 11-19
Comment, frères et sœurs, ne pas être frappés par le travail de
Dieu, de guérison, de libération qui s’opère dans une foi, une
confiance obéissante qui se met en route ? Aujourd’hui la parole de
Dieu va nous conduire peut-être à nous souvenir de ce que Dieu a pu
faire dans nos vies en raison de notre foi, à chaque occasion où
nous lui avons fait confiance. Et nous pouvons faire mémoire de ces
moments où nous avons été sauvés, ramenés à la vie quelles qu’en
soient les circonstances. Notre mémoire spirituelle ainsi réveillée,
Dieu nous indique une fois encore aujourd’hui la disposition de cœur
indispensable pour que nous puissions être libérés de toutes ces
lèpres qui nous pourrissent le cœur et la vie.
Comment Dieu s’y prend-il pour accomplir son œuvre de vie, pour que
l’homme soit rendu à lui-même, par quels chemins intérieurs le
mène-t-il ? Naaman, le général syrien, et les dix lépreux de
l’évangile cherchent désespérément un guérisseur ; le premier - on
s’en souvient -, après beaucoup de péripéties, s’est présenté à la
porte d’Elisée, et les dix autres ont hélé Jésus sur la route. La
réponse n’a sans doute pas été ce qu’ils espéraient : ni Elisée ni
Jésus n’ont fait de geste spectaculaire pour les guérir. Ils se sont
contentés l’un et l’autre de les inviter à une démarche très
simple : pour Naaman, c’est un serviteur qui a entrebâillé la porte
et lui a dit : « Mon maître te fait dire que tu dois aller te
plonger sept fois dans l’eau du Jourdain » ; quant aux dix
lépreux sur le chemin, Jésus leur dit de loin : « Allez vous
montrer aux prêtres », démarche normale pour faire constater la
guérison en vue de la réinsertion dans la communauté. Naaman finit
par s’exécuter, non sans réticences. Ses serviteurs doivent le
pousser. Les lépreux de l’évangile - eux - se mettent en marche pour
aller rencontrer le prêtre, et c’est en marchant qu’ils voient leur
lèpre disparaître.
Tout
cela n’est pas sans importance. Cela nous dit d’abord que la
guérison, le miracle, n’est pas un fait prodigieux qui arrive à
l’improviste, presque comme si c’était le fruit de la magie. La
guérison s’enracine dans la reconnaissance de sa propre maladie, de
ses limites, de son propre besoin d’aide et de soutien. Ensuite,
nous sommes là devant un élément essentiel de la foi, la
« fonction » anticipatrice de la foi dont nous parle l’évangéliste
Marc : « Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous
l’avez déjà reçu et cela vous sera accordé » (Mc, 11, 4). De la
même façon qu’Israël célèbre en Egypte le repas d’action de grâces
pour sa libération encore à venir, de la même manière que le Christ
célèbre la dernière Cène, action de grâce pour l’œuvre de Dieu,
avant même de passer par la mort. De la même manière aussi, chaque
fois que nous célébrons l’Eucharistie, nous rendons grâce pour notre
propre résurrection alors que nous avons encore à vivre le passage
par la mort. La foi présente nous transporte déjà au terme. La
guérison débute lorsque l’on commence à obéir, à vivre de
l’Evangile, et non plus à nous-mêmes et à nos habitudes. En ce sens,
nous sommes bien mis en route, et sur cette route Dieu fait son
œuvre en nous de la même manière que les deux disciples d’Emmaüs
guérirent de leur maladie, la tristesse profonde du cœur, quand, en
chemin, ils écoutaient Jésus leur parler.
L’histoire pourrait s’en tenir là. Or, nous dit le texte, « l’un
d’eux, voyant qu’il était guéri, s’en retourne vers Jésus en
glorifiant Dieu à pleine voix ». Quelle est cette attraction qui
le détourne du chemin prescrit et le ramène aux pieds de Jésus ?
Certes, il y a moins d’enjeux pour lui, à aller trouver les prêtres.
L’observation de la Loi est de moindre importance en Samarie. Mais
tout se passe comme si la voix qui a donné l’ordre d’aller vers les
prêtres lui était devenue plus nécessaire encore que le contenu de
l’ordre. Cette voix l’appelle. A l’origine de la Loi, il y a la
parole, le Verbe de Dieu vers qui revient justement celui qui s’est
vu guéri.
Qu’en
est-il pour nous ? Chacun sait de quoi il a le plus besoin d’être
guéri. Mais pour tous, la maladie la plus grave c’est assurément
l’enfermement du cœur, tout ce qui risque de nous isoler de Dieu et
des autres. La lèpre, maladie bien réelle, qui a tant marqué
l’Antiquité, et qui continue ses ravages aujourd’hui, la lèpre est
également ici le symbole du péché. Certainement parce qu’elle est
contagieuse, et surtout parce qu’elle isole. Le péché est rupture de
la communion, de la solidarité, comme la lèpre qui marginalise celui
qui en est atteint. Comme la lèpre, le péché sévit partout : en
Israël et hors d’Israël. Dans nos cœurs, nos familles, nos
communautés, nos lieux de travail et d’engagement, dans notre
société. Mais si la lèpre est partout, la guérison agit aussi
partout. Semblables par la lèpre qui les divise, nos dix lépreux,
vont devenir semblables par la grâce qui les unît.
Faire
un pas dans la foi, telle est l’invitation que Dieu nous fait
aujourd’hui. Bien sûr, nous pouvons nous contenter – et c’est déjà
beaucoup – de croire à l’amour sauveur de Dieu. Mais si nous
n’allons pas plus loin, nous restons centrés sur nous-mêmes, sur
notre maladie ou notre santé, et Dieu n’apparaît que comme moyen de
guérison. Neuf des lépreux en restent là et se referment sur leur
santé retrouvée. Le Samaritain, lui, va franchir l’étape décisive
dans l’itinéraire de la foi : il va passer du bienfait reçu à la
reconnaissance de la personne par qui ce bienfait est reçu. Pour les
neuf, Jésus n’a été qu’un instrument, pour le dixième, le Christ
devient le terme de la foi. Il comprend qu’il est encore plus
important d’avoir trouvé le Christ et de lui remettre sa vie que
d’être guéri.
Et c’est là
qu’il peut entrer dans la louange. Le Samaritain revient sur ses
pas, « en glorifiant Dieu à pleine voix ». Mais comment le
fait-il ? Il glorifie Dieu en rendant grâce à Jésus. Manière subtile
de nous dire que, pour cet homme, Jésus est devenu bien autre chose
que le maître auquel il s’est adressé avec ses compagnons au début
de l’épisode : Jésus est le « lieu » où l’on peut rencontrer Dieu et
lui rendre grâce. Qui en effet, sinon son Fils Jésus, nous révèle le
mieux le cœur du Père et sa puissance de vie, de guérison et de
salut ? Naaman - nous l’avons entendu - avait cru devoir emporter de
la terre d’Israël, comme lieu, terrain, pour rendre grâce. Le
Samaritain n’a pas, lui, à déplacer la terre, ni à entrer en
Israël : Jésus seul est, pour lui, le lieu où Dieu se rencontre.
C’est là, dans cette rencontre du Christ qu’il peut alors entendre
la parole de salut : « Ta foi t’a sauvé », et le mot de la
résurrection : « Relève-toi ».
Qu’il en soit ainsi pour nous aussi. Approchons-nous du
Christ. Pour qu’il nous délivre de tout ce qui nous empêche de vivre
avec les autres, pour qu’il nous permette de découvrir dans nos
lieux de blessure et de guérison, que le Christ n’est pas seulement
celui par qui le salut nous arrive, mais qu’il est lui-même la Vie.
La Vie reçue du Père. Oui, que cette eucharistie, soit vraiment
action de grâce, qu’elle nous ouvre le cœur pour remercier Dieu
d’être celui qui vient manifester dans le plus quotidien de nos vies
que la souffrance, le mal et la mort n’ont pas et n’auront pas le
dernier mot de nos histoires personnelles et de celle du monde.
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