Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


 

 

 

Vingt-huitième dimanche C

 

2 Rois 5,14-17  Psaume 97 - 2 Timothée 2,8-13

Luc 17, 11-19
 



 

 

 

Vingt-huitième dimanche C

Père Paul Valadier,  jésuite

 

 

La gratitude ne monte pas facilement au cœur des humains. Savoir remercier ne va nullement de soi, et nous savons qu'il faut apprendre à un enfant à dire merci, apprentissage souvent difficile, tant il lui paraît évident que ce qu'il reçoit, ce qu'on lui donne, les soins dont on l'entoure, l'affection qu'on lui prodigue vont sans dire et n'appellent de sa part aucune gratitude. C'est plutôt la récrimination qui est notre attitude spontanée : nous nous comparons volontiers aux autres, et c'est alors pour nous plaindre de ne pas avoir leur sort enviable, au niveau de la santé, de la richesse, de la réputation, des affections. La société actuelle renforce plutôt cette tendance quand elle nous persuade que nous avons des droits, des droits à faire valoir, des droits exigibles à tout moment. Des droits qui nous étant dus n'appellent aucune gratitude, voire aucune contrepartie.

C'est au fond cette attitude spontanée que l'Évangile de ce jour met sous nos yeux. Sur les dix lépreux guéris, un seul vient dire sa gratitude à Jésus. Les autres s'évaporent dans la nature. Sans vouloir faire de la reconstitution fictive, on imagine sans peine qu'ils se sont dits qu'après tout leur guérison n'était que justice, que par elle leur exclusion était effacée, que tout rentrait dans l'ordre, et donc que Dieu ne faisait que réparer les torts qu'ils avaient indûment subis. Ils étaient donc dans leurs droits trop longtemps méconnus, rien de plus, rien de moins. Pourquoi remercier de ce qui n'est après tout qu'un rétablissement de leur dû et leur réinsertion dans la communauté humaine ? Un seul sur les dix ne trouve pas que sa guérison allait de soi ; un seul tient à exprimer sa gratitude ; un seul se détache du lot pour louer le geste qui l'a sauvé.

Non, la gratitude ne nous est pas spontanée, pas plus à eux qu'à nous. Et pourtant saint Ignace dès le début des Exercices spirituels, déclare que l'homme est créé pour louer, révérer et servir Dieu; il est créé pour louer, et telle est même la condition pour servir Dieu. A moins en effet de n'être qu'un domestique, voire un esclave, l'homme ne peut servir Dieu en être libre que s'il rend grâce à ce Dieu, que si son service est la continuation de la louange, n'est lui-même que louange. Le propos de saint Ignace va si loin qu'il ne dit pas seulement qu'il nous faut de temps en temps louer Dieu, que nous ne devons pas oublier de le remercier de loin en loin, un peu comme dans le cas des lépreux après une grande grâce. Il indique que nous sommes créés pour la louange, que la louange est ce qui nous constitue dans notre rapport à Dieu, qu'elle est donc ou qu'elle devrait être le climat de nos vies. Sans elle la vie chrétienne perd son sens, parce que c'est elle qui nous fait bénir et chanter Dieu, bénir et chanter la vie que nous recevons de Lui, bénir et chanter au lieu de nous lamenter, de nous plaindre, de nous confondre en récriminations de toutes sortes comme le font les insatisfaits et les mécontents perpétuels. On comprend que Jésus puisse dire au lépreux reconnaissant que sa foi l'a sauvé : elle l'a arraché à l'enfer de la plainte perpétuelle, de la récrimination permanente où l'homme vit son existence dans une constante lamentation, celle de l'esclave jamais satisfait de rien. La louange ou la gratitude nous sauvent de cet enfer où pour beaucoup il est si confortable de s'enfermer.

Nous devrions le savoir pourtant : la vie chrétienne est eucharistie, action de grâces, bénédiction, ou elle n'est que servilité et accablement. La vie humaine tout court d'ailleurs n'est que servitude si elle ne sait pas admirer, s'étonner, bénir de ce qui arrive, ou si elle se recroqueville sur des plaintes constantes. La louange comme la bénédiction n'impliquent pas qu'on ignore les petits côté de la vie, qu'on ne voie pas les malheurs qui nous accablent. La louange nous apprend à les porter comme un fardeau léger, non comme un poids écrasant. Elle, et elle seule, nous permet d'être à la hauteur de ce qui nous arrive et qui peut être en effet accablant. Mais c'est la louange seule qui est capable de transformer toute chose, même les plus pénibles, en chemin vers Dieu et en actions de grâce. Que le Seigneur de toute louange nous apprenne à lui rendre grâce, qu'Il aide à convertir notre regard, car c'est bien de conversion qu'il s'agit : puissions-nous savoir louer et chanter la gloire de Dieu par tout ce que nous sommes.