Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

28ème dimanche ordinaire- Année C        

Luc 17, 11-19

Père François Boëdec , jésuite   

 dimanche 10 octobre 2010

Frères et sœurs,

Avancer dans l’existence nous conduit toujours à faire l’expérience, à prendre conscience, à un moment ou à un autre, sous une forme ou sous une autre, de ce qui n’est pas très beau en nous et que nous ne voulons pas toujours voir ni montrer, de ce qui parfois nous « pourrit l’existence » comme on dit, et donc aussi de ce qui manque à notre vie.

Avancer avec Dieu dans l’existence, c’est découvrir un Dieu qui n’a ni dégout ni rejet de nous, et de notre humanité chancelante, un Dieu qui porte sur nos vies abîmées et blessées un regard bien plus bienveillant et juste que le jugement, que parfois, nous portons sur nous-mêmes, et si souvent sur les autres. Et puis, c’est faire l’expérience, « en cours de route », comme le dit l’Evangile de ce jour, de nous découvrir en sa présence, peu à peu plus vivants, plus libres, plus ajustés, réconciliés avec nous-mêmes, dans ce travail d’humanisation et de perpétuel enfantement par lequel Dieu nous fait passer.

Aujourd’hui, la parole de Dieu nous invite à « revenir sur nos pas », à nous souvenir de ce que Dieu a pu faire dans nos vies en raison de notre foi, à chaque occasion où nous lui avons fait confiance. Et nous pouvons faire mémoire de ces moments où nous avons été sauvés, ramenés à la vie qu’elles qu’en soient les circonstances. Entrer dans ce mouvement de reconnaissance, c’est bien sûr faire mémoire de tous ces moments, mais c’est aussi, de manière plus profonde encore, nous reconnaître dans notre identité profonde, celle d’homme et de femme, personnellement et intimement connu et aimé de Dieu. Découvrir et reconnaître que Dieu est pour nous le Dieu de la vie, le Dieu de notre vie, tel est bien l’enjeu de notre existence, ce qui nous donnera d’avancer au long des jours.

Ce chemin, c’est celui qu’à leur manière, Naaman le Syrien et le lépreux de l’Evangile ont parcouru. Et leur histoire est pour nous riche d’enseignements. Certes, il y a des différences entre ces deux malades guéris, l’un par Elisée, l’autre par Jésus. L’un est un vaillant général, très estimé par le roi d’Aram. Il a appris par une esclave qu’il y avait un prophète miraculeux en Israël. Et, après bien des péripéties – je vous invite à lire tout le chapitre 5 du Second Livre des Rois -, il s’est présenté à la porte d’Elisée. L’autre malade est sans doute un pauvre qui a rejoint d’autres lépreux, exclus comme lui de la vie sociale. Tous supplient Jésus d’avoir pitié d’eux avec des mots que nous employons encore aujourd’hui dans la liturgie.

Mais il y a aussi des ressemblances entre ces hommes : tous deux sont des étrangers. Tous deux sont lépreux, atteints d’une maladie incurable à l’époque. Et tous deux sont guéris hors de la présence de leur sauveur. Naaman, à qui Elisée envoie dire « va te baigner sept fois dans le Jourdain », va commencer par exprimer son mécontentement. Il a l’habitude d’être traité avec déférence, il espérait voir le prophète, et il s’apprête à retourner chez lui. Mais ses serviteurs vont le convaincre d’obéir à celui qui, somme toute, lui demande une chose facile.

Jésus, quant à lui, n’adresse pas aux lépreux de parole signifiant qu’il prend autorité sur la maladie. Il se contente de leur ordonner d’accomplir les prescriptions légales en cas de purification de la lèpre. Reconnaissons que Jésus met leur foi à rude épreuve : ils sont supposés aller se présenter au prêtre, alors que de fait, ils ne sont toujours pas guéris ! Or, tous les dix s’exécutent sans discussion. Paradoxe de la foi : ils ne sont pas guéris et pourtant ils partent montrer qu’ils sont guéris. Et c’est en route que surviendra leur guérison.

Mais le chemin de la foi ne s’arrête pas là. Il invite à aller encore plus loin. Les dix lépreux ont été purifiés, mais un seul va aller jusqu'au bout de sa guérison. Le lépreux samaritain revient vers Jésus « en glorifiant Dieu à pleine voix ». Pour lui, en effet, il y a quelque chose de plus urgent que d’aller voir le prêtre, c’est de reconnaître la présence de Dieu. Lui qui est membre d'un peuple jugé hérétique par les Juifs, a compris que sa guérison était une grâce divine ; or qui dit grâce, dit gratuité, don de l'amour. Aussi revient-il pour exprimer sa reconnaissance, pour dire son amour. La guérison des neuf autres n’a pas changé leur perception de Dieu ou de Jésus : certes, ils sont purifiés, mais seul le Samaritain s’entendra dire : « Ta foi t’a sauvé ». En fait, ils n’ont pas su interpréter le signe de leur guérison comme un appel à livrer non seulement leur corps, mais aussi leur cœur, à ce Jésus qui possède une telle autorité sur le mal. « Ils n’ont pas perçu que leur guérison physique était l’invitation que le Seigneur leur adressait à ne pas rester à distance, mais à s’approcher de lui pour recevoir davantage : son amour et le salut que lui seul peut nous offrir. C’est cela précisément « la foi qui sauve » : un acte d’abandon de tout notre être au Christ, reconnu comme Seigneur et Sauveur. »[1] « Relève-toi - c'est le mot de la résurrection -, et va. Ta foi t'a sauvé. »

Nous touchons ici à nouveau du doigt, frères et sœurs, que la foi avant d'être adhésion à une doctrine, à des idées, est d'abord l'adhésion à une personne. Elle est un acte de confiance au Dieu créateur qui se manifeste ici par ses prophètes et mieux encore par son propre Fils.

A notre tour, frères et sœurs, mettons-nous en route. Le salut se reçoit au bout d’un chemin que nous commençons à parcourir lorsque, prenant conscience de la guérison opérée dans nos vies par le Christ, nous revenons à lui pour lui rendre grâce. Mais l'action de grâce ce n'est pas seulement dire merci. C'est aussi une action : c'est le don de soi dans l'émerveillement et la gratitude. Alors, entrons dans ce mouvement de la reconnaissance et du don. En cette célébration de rentrée, voici venu le moment de participer, avec nos joies, nos désirs et nos épreuves à la grande action de grâce du Christ à son Père, en faisant mémoire de sa mort et de sa résurrection, signe de cette vie qu’il nous donne et qui nous attend.

Que cette action de grâce, frères et sœurs, nous accompagne tout au long de cette année.

[1] Père Joseph-Marie, Homélie pour le 28ème dimanche du Temps ordinaire.

© Compagnie de Jésus