Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


 

 

29° dimanche B

Marc 10, 35-45

Isaïe 53, 10-11

Hébreux 4, 14-16

 

 

 

 29ème dimanche B

     Père François-Xavier Dumortier,

 

     Provincial de France de la Compagnie de Jésus

Marc 10, 35-45


Le texte que nous venons d’entendre a une force toute particulière : il y a, d’abord, cette démarche de Jacques et Jean, alors que Jésus vient d’annoncer pour la troisième fois ce qui lui adviendra ; il y a, ensuite, ce que Jésus nous dit quant à l’exercice de l’autorité ; il y a, enfin, la figure du Christ comme la figure de celui qui sert jusqu’à donner sa vie.
La demande de Jacques et Jean - et le dialogue entre eux et Jésus - interviennent sur le chemin qui monte à Jérusalem, au moment où les disciples pressentent que le dénouement est proche. Leur requête : siéger à la droite et à la gauche du Christ dans sa gloire peut sembler présomptueuse, inopportune, outrecuidante… et les dix autres disciples ne manquent pas de s’indigner. Mais n’est-ce pas aussi l’expression d’un attachement fort à Jésus et le désir de voir leur destin lié au sien, dans l’avenir comme maintenant ? N’est-ce pas ce que Jésus entend et comprend pour les provoquer à un triple déplacement :
. il ne s’agit pas d’anticiper les évènements, mais de vivre le présent - ce présent qui s’impose à Jésus comme la volonté de Dieu. Boire à la coupe à laquelle Jésus va boire signifie vivre à l’heure de Dieu - vivre ce « maintenant » souvent décapant et obscur hors duquel la foi risque une évasion et une illusion.
. il ne s’agit pas de se représenter un avenir qui n’appartient qu’à Dieu : il s’agit d’entrer dans le mystère de Dieu, toujours un peu voilé, toujours un peu obscur, parce qu’il passe par la Croix. Il s’agit d’une conversion de l’imaginaire spirituel et religieux - car il importe simplement de consentir pleinement à ce que le Seigneur fait découvrir, jour après jour, de Sa volonté.
. il ne s’agit pas d’accaparer la relation au Christ mais au contraire de laisser les hommes et l’humanité devenir proches de Celui qui s’est fait proche de nous jusqu’à se faire l’un de nous. Il s’agit d’aimer tellement le Christ qu’on accepte de ne pas le retenir.
Il fallait ce dialogue de Jésus avec Jacques et Jean pour comprendre ce que le Maître dit ensuite : « Ceux que l’on regarde comme chef des nations païennes commandent en maîtres ; les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi ». Le propos est radical car il touche au fondement des relations entre les hommes : ce n’est pas le rapport domination/subordination - pouvoir/soumission qui détermine l’ordre des choses humaines - même si, aux yeux des soi-disant « réalistes », on n’échappe pas à ce qui leur semble inévitable. Il me semble que Jésus nous appelle à trois choses :
. d’abord, à ne pas mépriser, mésestimer ou nier le désir de « devenir grand » qui peut habiter certains : « celui qui veut devenir grand… celui qui veut être le premier… » Jésus reconnaît combien peut être puissante cette aspiration à l’excellence, et combien la conscience des talents reçus s’accommode mal d’un refus d’en vivre la pleine mesure.
. ensuite, Jésus nous demande de ne pas suivre et imiter les pratiques et les manières de faire qui sont celles du monde : il y a une rupture à marquer et à vivre. Les relations humaines, pour le disciples du Christ, ne se comprennent pas en termes de pouvoir à faire sentir, de maîtrise à assurer, d’autorité à imposer. Il y a une autre voie, une autre manière d’exercer des responsabilités : elle n’est pas la plus simple, ni la plus facile mais elle demande cette liberté intérieure qui met à distance des modèles les plus puissants parce qu’ils semblent être les seuls.
. enfin, Jésus nous dit que le seul chemin pour qui veut se mettre à sa suite est celui du service : « celui qui veut devenir grand sera votre serviteur ». Servir, certes, est souvent une dimension constitutive de l’exercice de responsabilités : qui d’entre vous ne le sait pas pour l’avoir vécu dans sa famille, dans la Cité, dans la vie économique, dans la vie associative ? Mais il me semble que le Christ nous appelle ici à davantage encore : il ne s’agit pas seulement d’une manière de faire, il s’agit d’une manière d’être.
C’est ainsi que le Christ nous appelle à le contempler pour comprendre de quoi il s’agit : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude ». Il nous faut regarder le Christ comme cette figure du Serviteur pour que notre être en soit transformé. Celui qui se laisse appeler « Maître » par Jacques et Jean s’identifie comme le serviteur - et il ne l’est jamais davantage que quand il s’apprête à traverser la souffrance et la mort, à vivre l’envers de tout pouvoir et de toute domination jusqu’à mourir sur la croix de la mort d’un esclave. « Servir » n’est pas une façon de faire, mais d’abord une manière d’être :
. une manière d’être qui donne un certain regard : on voit le monde à partir d’en bas, et soudain ce n’est plus le même monde qui se montre ;
. une manière d’être qui se vit en résistant aux glissements et dérives insensibles d’un service qui deviendrait un pouvoir ;
. une manière d’être qui est déprise de soi et souci d’autrui, refus de l’auto-affirmation et désir de se faire proche. C’est un chemin obscur et discret car le plus grand service s’accommode mieux de l’ombre et de la discrétion que des feux de la rampe ;
. une manière d’être qui est de consentir à ce que le Seigneur nous détache de ce qui nous attache, nous délie de ce qui nous ligote : il faut beaucoup de liberté intérieure pour servir en aimant, pour demeurer à sa juste place ;
. une manière d’être qui permet de ne pas faire obstacle à la force de l’Esprit et qui permet, quand on consent à vivre la faiblesse du serviteur, de rencontrer l’homme dans sa plus grande vérité.
 
« Annoncer l’Évangile ». Le thème de cette journée de rentrée n’est pas loin de ce que ce passage de Marc nous dit : nous ne pourrons jamais annoncer l’Évangile et témoigner du Christ autrement que comme des « serviteurs » - nous ne pourrons jamais vivre cette mission autrement qu’avec un cœur humble - celui qui sait qu’il lui faudra la force de Dieu pour aller au bout de sa tâche.