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29ème
dimanche A
19 octobre 2008
Père François Boëdec, jésuite
Journée de rentrée de l'église St-Ignace
Isaïe
45, 1.4-6a ; Psaume 95 ; 1 Thessaloniciens 1, 1-5 ; Matthieu 22,
15-21
Frères et sœurs,
Peut-être vous est-il arrivé de vivre ces
situations où quelqu’un utilise vis-à-vis de vous la manière de faire
des pharisiens envers Jésus. Vous savez ce ton mielleux, doucereux,
flatteur qui vous pare de toutes les qualités et de toutes les
compétences. Au fur et à mesure que se déroule le propos, vous vous
dites que votre interlocuteur est quand même un peu trop gentil pour
être honnête, vous voyez peu à peu le piège plus ou moins grossier se
préciser, la question embarrassante tomber comme si de rien n’était,
et vous vous demandez intérieurement comment vous allez vous en
sortir, si possible par le haut, avec tact et réparti, alors qu’au
fond de vous-même vous maudissez votre interlocuteur, et manquez ainsi
plusieurs fois à la charité.
Eh bien, Jésus, lui, n’essaye pas de
préserver les apparences. Il faut dire que les pharisiens et la bande
à Hérode ne ratent pas une occasion de vouloir prendre Jésus au piège
- les textes évangéliques que nous avons entendus à la messe ces
derniers jours sont là pour en témoigner. Et cette fois-ci,
avouons-le, le piège est plutôt bien tendu : s’il répond qu’il faut
payer l’impôt à César, alors Jésus va passer pour une sorte de
collaborateur de l’occupant. Et s’il répond qu’il ne faut pas le
faire, il y aura toujours quelqu’un, peut-être ces pharisiens
eux-mêmes, pour aller le rapporter aux Romains.
A première vue, Jésus semble s’en tirer
par une sorte de pirouette. Sa phrase « Rendez à César ce qui est à
César et à Dieu ce qui est à Dieu » semble établir une séparation
radicale entre d’une part le sacré, le religieux et d’autre part le
profane. D’un côté, la vie qui suivrait sa propre logique, et de
l’autre la foi qui suivrait la sienne. Mais est-ce vraiment cela que,
malgré les apparences, il faut déduire des propos de Jésus ? Nous
savons bien - et la spiritualité ignatienne insiste beaucoup sur ce
point -, qu’une séparation ainsi tranchée, qui s’apparenterait à une
opposition, n’est pas souhaitable pour un chrétien. Qu’il n’y a pas un
monde purement « spirituel », réservé, préservé, à côté d’un monde
profane et sans lien avec lui.
Alors que peut signifier ce texte, et à quoi nous invite-t-il à être
attentif,
Je crois tout d’abord que ce texte invite
à la responsabilité humaine. Les pharisiens voudraient, en
quelque sorte, que Jésus « sacralise » le paiement ou le non-paiement
de l’impôt comme si Dieu avait une volonté déterminée là-dessus. Or,
Jésus désacralise en distinguant ce qui concerne César et ce qui
concerne Dieu. Si la décision de payer ou de ne pas payer doit bien
prendre ses racines dans la foi, c’est nous qui restons les sujets de
cette décision. Nous n’avons pas à mobiliser Dieu pour cautionner nos
options sociales, politiques et économiques, mais en revanche nous
avons à agir au nom de notre foi, selon la justice, en vue de la
charité dans nos rapports entre nous. Si vous jugez que César est
oppresseur, alors tire-en les conséquences et révoltez-vous, au nom
même de cette justice que vous avez à vivre. Mais ne faites pas «
porter le chapeau » à Dieu comme s’il conduisait lui-même votre
bras.
En somme, Jésus échappe au piège en
renvoyant ses interlocuteurs à eux-mêmes. Ils se sont accommodés de
l’occupation romaine (en particulier les partisans d’Hérode,
mentionnés ici). Qu’ils en tirent les conclusions. Jésus refuse
d’intervenir dans leur relation ambiguë avec Rome. La foi ne donne pas
de règles pour résoudre les solutions techniques, scientifiques,
politiques, sinon qu’elle exige la charité en toutes choses.
Pour autant, l’usage de notre liberté
responsable ne signifie évidemment pas que l’on puisse faire n’importe
quoi, ni que Dieu doive être tenu à distance de nos choix personnels
et collectifs. Car les deux domaines sont étroitement liés. Le «
spirituel » doit toujours s’enraciner dans le terrestre, et le
« divin » doit assumer l’humain dans son intégralité. Si Dieu est
vraiment à l’origine de tout ce qui est, et s’il conduit toute chose à
son achèvement, il est clair que toutes nos options, toutes nos
décisions concernent et intéressent Dieu. Nos choix et nos engagements
professionnels, affectifs et familiaux, sociaux et politiques,
spirituels et ecclésiaux, tout - nous le savons -, tout peut être
vivifié de l’intérieur par l’esprit du Christ. Plus encore, toute
décision aussi minime qu’elle puisse paraître, peut être le lieu de la
rencontre avec Dieu. Le Royaume de Dieu n’est donc pas un concurrent
de celui de César, mais il doit au contraire le transfigurer, en
devenir - si j’ose dire - l’âme secrète pour que ce Royaume de César
devienne davantage le Royaume de Dieu.
En fait, frères et sœurs, rien n’est à
César. Nous l’avons entendu dans la première lecture de la bouche même
de Dieu : « en dehors de moi, il n’y a pas de Dieu ». Tu es
puissant ? « C’est moi qui t’ai rendu puissant ». Il n’y a donc
pas de pouvoir personnel, qui appartiendrait en propre à celui qui
l’exerce, lui qui n’est finalement que le dépositaire de ce pouvoir
qu’il doit vivre comme un service.
Enfin, ce texte, nous parle – et avec
quelle force ! - de vérité. Les pharisiens se donnent des airs
de gens qui veulent s’instruire, pleins de bonne volonté, prêts à
entendre celui qui est toujours vrai. En fait, ils sont en pleine
hypocrisie car ce n’est pas cela qu’ils cherchent vraiment. Jésus ne
craint pas le face à face, choisissant le langage de vérité. Une
vérité qui dénonce la fausseté de la parole et la fausseté des cœurs.
Quand apparence et réalité, vérité et mensonge, bon et mauvais se
confondent, il n’y a plus de repères possibles et tout sombre dans
l’illusion. Alors payer l’impôt ou ne pas le payer seront également
des comportements mensongers. Pour en sortir, il faut rétablir une
frontière, celle justement qui sépare mensonge et vérité. Cette
frontière, Jésus la rétablit. Ce qui appartient à Dieu n’est pas un
impôt, mais la parole libre et vraie qui nous est donnée par le Christ
et auquel nous sommes invités à répondre avec la même qualité de
liberté et de vérité. Si bien que nous ne pouvons pas rendre à César
ce qui est à César, c’est-à-dire entrer dans la voie de la justice,
sans rendre à Dieu ce qui est à Dieu.
Frères et sœurs, le thème de notre
journée de rentrée est : « Fraternité, solidarité, charité, que
voulons-nous vivre ensemble et pour les autres de l’Evangile ? »
Prions les uns pour les autres dans cette eucharistie. Afin que notre
foi personnelle, celle de notre communauté St Ignace, celle de
l’Eglise, soit une foi enracinée dans la vérité, une foi qui nous
permette d’être des hommes et des femmes libres et responsables,
attentifs et imaginatifs, audacieux et courageux, au service de nos
frères. Ainsi, nos vies seront alors davantage rendues à Dieu.
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