Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


                                                                                             

Vingt-neuvième dimanche C                                                                                                   21 octobre 2007

Père Paul Valadier,  jésuite
 

Luc 18, 1-8

"Jésus leur dit une parabole sur la nécessité pour eux de prier constamment et de ne pas se décourager". Prier constamment, ne pas se décourager, telles sont les leçons données par Jésus à ses disciples, qui en effet, ils l'avoueront, ne savent pas prier. Le savons-nous nous-mêmes ? et qui plus est, ne sommes-nous pas souvent tentés par le découragement, et donc portés à prier par à coups, de temps en temps, dans les moments fastes ou dans les moments de détresse ? Et que veut dire prier constamment alors que tant de préoccupations nous accablent ou nous détournent de la vie intérieure. Que valent, ou comment prendre les leçons données par Jésus ?

Reconnaissons d'abord que la prière est difficile, et telle est sans aucun doute la raison de l'insistance de Jésus. Nous sommes comme la veuve de la parabole : nous frappons à une porte, mais elle ne semble jamais s'ouvrir ; ou encore nos frappements restent sans réponse. Nous sommes donc déconcertés et découragés par le silence de Dieu ou par son apparente indifférence à nos appels. Or si à juste titre nous frappons à la porte, sommes-nous en droit d'attendre à chaque fois une réponse ? Dieu serait-il à notre service, comme lorsque nous commandons un produit par internet et que nous attendons, légitimement alors, d'être servi au plus vite ? Dieu doit-il répondre nécessairement ? Et si oui, est-ce bien Dieu, le Tout Autre, le Créateur de toutes choses, le Père très aimant que nous invoquons ou un correspondant qui doit forcément accuser réception ? Il faut certainement sortir de cette attitude de domestique ou d'esclave, abandonner ce comportement de consommateur. La prière est d'abord, et essentiellement, prière d'adoration : nous nous mettons ou nous cherchons à nous mettre devant le Tout Autre, à l'aimer gratuitement sans pensée de retour, non comme des êtres intéressés, mais comme des adorateurs de Celui que nous cherchons à tâtons. La prière est reconnaissance stupéfaite, admirative, contemplative, humble, de la grandeur ou comme on disait jadis, de la Majesté de Dieu. Et ce geste d'adoration, à condition d'être véritable adoration, ne doit rien attendre en retour, car ce geste en tant que tel dilate notre cœur et nous comble déjà d'admiration et d'action de grâce pour Celui qui est de toute éternité. Il apporte avec lui sa gratification.

Or cet acte d'adoration est simple, et même plus : il peut être constamment vécu, comme le recommande Jésus. Nous trouvons dans les Psaumes une magnifique comparaison : nous devons nous comporter envers Dieu comme le petit enfant couché sur le sein de sa mère. Il ne demande rien, il ne multiplie pas les paroles, il se tait dans la certitude vécue, éprouvée de se trouver entouré, aimé, comblé. En un sens il n'a rien à demander : il éprouve la tendresse de sa mère et il en jouit. Cela suffit. De même la vraie prière chrétienne est celle de l'adoration silencieuse, celle de l'enfant qui se tient contre sa mère. Et une telle prière n'a guère besoin de mots abondants, de démonstrations publiques retentissantes. Elle se vit en profondeur dans le silence et la confiance, à l'Eglise ou dans la rue, dans le travail comme dans la solitude.

Une telle adoration peut être difficile à certains moments, voire impossible. Mais nous devons nous appuyer sur la communion des saints. Il est des hommes et des femmes, moines et moniales, dans l'Eglise dont toute la vocation consiste à adorer le Très-Haut et à prier pour les hommes. Donc pour nous. Y pensons-nous assez ? Nous aimons sans doute bien visiter abbayes et monastères à l'occasion. Comptons-nous dans le quotidien sur la prière de ceux et celles qui y vivent ? Or dans les moments d'aridité, de sécheresse, par temps agités où nous sommes incapables de prier, nous pouvons dans notre détresse même tenir cette prière monastique permanente pour notre prière, et devant Dieu en quelque sorte nous effacer en elle ou derrière elle. En ce sens encore, et grâce à ces moines et moniales, nous pouvons prétendre en toute vérité prier constamment. Pour parodier saint Paul, ce n'est alors pas nous qui prions, mais eux qui prient en nous. Mystère de la communion des saints.

Il y a plus : la seule adoration authentique est celle de l'Eucharistie. En elle ce n'est pas nous qui prions et chantons la gloire de Dieu. Mais c'est le Christ et son Esprit qui prient le Père. Ce n'est pas nous qui faisons l'Eucharistie, c'est elle qui nous fait. Ce n'est pas nous qui valons aux yeux de Dieu par notre prière, c'est la prière du Christ qui parle pour nous au Père et nous entraîne dans son adoration filiale, alors même que nous sommes distraits, abattus ou pris dans les joies de la vie, au point que c'est de nous d'abord que nous sommes préoccupés. Or ici encore, ce matin, quelles que soient nos difficultés à prier, nous pouvons apporter nos hésitations ou nos misères, nos désirs et notre bonne volonté, et les confier à la seule adoration authentique : celle de Jésus-Christ; car c'est par sa prière que nous sommes rassemblés en ce jour; c'est lui qui prie dans nos aridités mêmes ou dans nos joies, bien mieux que nous ne saurions faire.