|

Isaïe 40,1-5.9-11
Ps 84
2 P 3,8-14
Marc 1,1-8
 |
Deuxième
dimanche de l'Avent B dimanche 4 décembre 2005
Père Marc Rastoin, jésuite
« Voici que j’envoie mon messager en avant de toi… »
Jean Baptiste a prêché dans le désert de Juda. Paul a prêché dans les
îles proches, à Chypre et à Malte. François-Xavier lui a prêché aux
îles lointaines. Il a relevé la prophétie d’Isaïe que le Baptiste
n’avait pas accomplie… Par lui, la parole d’Isaïe s’est réalisée : « Écoutez-moi,
vous les îles, soyez attentives, populations du lointain » Des
îles des Moluques aux îles du Japon a été annoncée la Bonne Nouvelle,
l’Evangile. L’homme qui meurt seul sur l’îlot de Sanchian ce 3
décembre 1552 à 46 ans n’a cessé de courir, comme un messager du
Seigneur, de continent en continent et d’île en île. Vaut de lui ce
que disait encore Isaïe : « Qu’ils sont beaux, sur les montagnes,
les pieds du messager qui annonce la paix, du messager de Bonne
Nouvelle qui annonce le salut ! »
Pourquoi François Xavier a t-il été écouté ? Pourquoi un
Apôtre est-il écouté ? Parce que son visage témoignait de la joie de
la foi. L’Evangile, en hébreu la bessorah, c’est exactement
cela : la clarté d’un visage de chair, bassar, quand on lui
annonce une grande joie. C’est le corps même devenu lumineux… La
première fois que le mot ‘évangile’ est utilisé dans la Bible, c’est
quand un coursier annonce au roi David la victoire de son armée. Son
visage, tendu par l’effort et marqué par la poussière, rayonne d’une
joie qui le transfigure : il annonce à son roi la victoire. Je pense
au visage de cette jeune femme chinoise en dernière année à
l’Université des Relations Internationales à Pékin, à la veille d’une
brillante carrière au service du Parti et du pays, et qui arrêtait ses
études pour aller s’occuper des malades du Sida dans le centre de la
Chine après avoir découvert l’Evangile. Son visage était tel que même
le journaliste de Libération, ce grand journal chrétien bien connu, ne
pouvait pas ne pas en être touché. L’Evangile, c’est cet arc de
lumière qui va du visage de celui qui annonce la Bonne Nouvelle au
visage de celui à qui elle est annoncée. C’est le visage de la jeune
mère à qui la sage-femme annonce l’heureuse naissance de son fils.
Tendu par l’effort et la sueur, il rayonne lui aussi d’une joie
inexprimable. Le rabbin Leo Baeck raconte que dans sa classe de talmud
à Theresienstadt, « quand je regardais mon auditoire, je ne voyais
pas les visages mais la lumière qui en rayonnait ». Alors, quand
un tel messager s’en va, quand un tel ami s’en va, c’est la tristesse.
Quand Xavier quitte l’Inde, ses fils pleurent, quand il quitte le
Japon, de même. Comment ne pas penser à Paul quittant Milet ? « Après
ces paroles, il se mit à genoux avec eux tous et pria. Tout le monde
alors éclata en sanglots et se jetait au cou de Paul pour l'embrasser…
puis on l'accompagna jusqu'au bateau » (Ac 20,35b-37.38b). Xavier
a vécu plusieurs fois cette situation, avant d’embarquer.
Et pourtant, quand il meurt, Xavier pourrait penser que toute sa vie
apostolique fut un échec : échec à convaincre les colons portugais de
ne pas exploiter les nouveaux baptisés, échec à s’opposer aux
esclavagistes musulmans d’Indonésie, échec à convaincre les bonzes
japonais de l’Evangile, faute de langage et de temps. Oui, il pourrait
s’exclamer comme Isaïe : « C’est en vain que je me suis fatigué,
c’est pour du vide, pour du vent, que j’ai épuisé mon énergie! » (Is
49,4). C’est toujours la tentation qui guette l’homme qui agit,
l’apôtre, l’envoyé…. Paul aussi n’a-t-il pas connu ce doute ? N’a t-il
pas eu « peur de courir ou d’avoir couru en vain » (Ga 2,2) ?
Qu’est-ce qui nous permet d’entrer dans le cœur de
Xavier ? Dans le cœur de l’apôtre ? La phrase qui correspond le mieux
au cœur de Xavier, c’est dans Paul qu’on la trouve. Paul qui explique
aux Philippiens ce qui fait sa vie, le secret de ce qu l’anime : « Il
s'agit de le connaître, lui [Jésus], et la puissance de sa
résurrection, et la communion à ses souffrances, de devenir semblable
à lui dans sa mort, afin de parvenir, s'il est possible, à la
résurrection d'entre les morts. Non que j'aie déjà obtenu tout cela ou
que je sois déjà devenu parfait; mais je m'élance pour tâcher de le
saisir, parce que j'ai été saisi moi-même par Jésus Christ. Frères, je
n'estime pas l'avoir déjà saisi. Mon seul souci: oubliant le chemin
parcouru et tout tendu en avant, je m'élance vers le bu » (Ph
3,10-14a). Tel fut Paul, tel fut Xavier, des coureurs tendus vers
l’avant, luttant contre la pesanteur qui fait regarder en arrière,
attiré par la lumière qui les avait éclairé et qui les tirait vers
l’avant, négligeant de se juger eux-mêmes mais se confiant en Dieu
seul.
Que nous disent Paul et Xavier qui est pour nous vital,
qui que nous soyons, particulièrement en ce temps d’Avent ? Qu’il ne
faut jamais cesser de regarder vers l’avant, les yeux fixés sur le
Seigneur. Toujours nous sommes tentés de croire que notre vie a épuisé
ses promesses, que les ténèbres l’emportent sur la lumière, que les
grâces d’antan sont plus belles que les grâces à venir… Avec Isaïe et
Paul, avec François-Xavier et Jean-Paul II, le Seigneur nous a donné
des témoins, des témoins des ressources infinies qu’il donne à tous
ceux qui mettent leur espérance totalement en Lui : « Les jeunes
gens se fatiguent, ils faiblissent ; les athlètes s’effondrent, mais
ceux qui espèrent dans le Seigneur retrempent leur énergie: ils
prennent de l'envergure comme des aigles, ils s'élancent et ne se
fatiguent pas, ils avancent et ne faiblissent pas !» (Is 40,31).
Qu’il en aille de même pour nous en ce temps d’Avent. Amen.
|