« Tout ravin sera comblé, toute montagne
abaissée… »
C’est un
bulldozer cyclopéen, un rouleau compresseur titanesque, une autoroute jamais
vue qui sont annoncés ici. Mais nous ne sommes pas dans un film
d’anticipation. Car ce que nous anticipons, nous autres qui connaissons la
suite du scénario, ce que nous voyons s’avancer sur le chemin de l’histoire,
dans quelques années à peine, ce n’est pas un héros d’images virtuelles aux
commandes d’un vaisseau spatial : c’est un petit âne sur lequel est assis un
homme et sous les sabots duquel d’autres hommes étendent de modestes
défroques. Les montagnes sont toujours là. Il faut toujours monter pour entrer
dans Jérusalem. Le ravin de la Géhenne est toujours une décharge publique. Le
mont des Oliviers se dresse toujours en face de la ville.
C’est dans
ce décor familier, humain, modestement et simplement humain, que devait se
dérouler l’événement appelé à bouleverser le monde, à le sauver. Cela avait
commencé, à quelques kilomètres de là, dans la chaleur et l’odeur d’une
étable. Cela devait s’accomplir parmi les cris des chameliers, des marchands
de dattes et d’olives, dans l’indifférence d’une cité toute à ses besognes
quotidiennes. Un coin de l’Empire romain comme un autre.
Les
amateurs de spectaculaire que sont toujours les hommes auront toujours de quoi
être déçus. Toujours les hommes entretiendront le rêve d’une transformation
magique de leur existence et de leur cadre de vie : le rêve d’une vie sans
efforts, sans à-coups, sans pentes à monter ou à remonter, une vie dont le
symbole grisant est devenu « la glisse ». Il faudrait que tout glisse, sans
aspérités, sans rugosités, et vite, le plus vite possible !
Mais au
fait, les vrais magiciens, ce sont eux, ce sont les hommes. Ce sont les hommes
qui ont percé des montagnes, enjambé des vallées et des rivières, détourné des
fleuves, asséché des mers, peuplé des déserts, créé des déserts, raccourci les
distances, rapproché les continents et même les planètes, rétréci le temps.
Pourtant ils n’en sont pas plus heureux, semble-t-il.
Car le vrai
bonheur n’emprunte pas nécessairement ces chemins-là. Notre Dieu, lorsqu’il a
voulu nous le manifester sans équivoque possible, a préféré d’autres chemins :
les chemins raboteux de Palestine, où l’on chemine lentement sous le soleil,
entre les vignes et les champs de blés ; où l’on prend le temps de s’asseoir,
à l’ombre d’un figuier pour en goûter les fruits, sur la margelle d’un puits
pour étancher sa soif et, peut-être, faire des rencontres inattendues : ces
chemins de tout le monde, où l’on croise tout le monde, où l’on chemine avec
tout monde, au rythme de tout le monde.
Si nous
voulons rencontrer Jésus, si nous voulons boire à la source de la vraie vie,
ce sont ces chemins-là qu’il nous faut emprunter. Ce n’est pas ailleurs que
dans notre vie quotidienne, si banale et si modeste qu’elle puisse nous
paraître, que nous le rencontrerons. Car désormais, il nous l’a dit, il se
cache dans le premier venu. Nous pouvons le rencontrer au hasard d’une
conversation, dans le don d’un verre d’eau, dans le partage d’un repas, dans
un bonjour difficile à dire, à un lépreux par exemple (il y a bien des sortes
de lèpres et beaucoup de lépreux autour de nous), dans une main tendue, dans
un pardon qui nous écorche la bouche, dans un repentir où nous pouvons avoir
peur de nous noyer, comme dans l’eau du Jourdain où se tenait Jean-Baptiste.
Lorsque nous surmontons le précipice de nos peurs, lorsque nous acceptons de
gravir la montagne de nos préjugés, il y a bien des chances que Jésus ne soit
pas loin.
Car Jésus
n’est pas seulement celui que nous pouvons rencontrer sur notre chemin. Il est
lui-même le chemin, le chemin de vérité, le chemin de vie. Il l’a dit : « Je
suis le chemin, la vérité, la vie ». La vie : la vraie vie, celle qui commence
dans la vie tout court, la vie tout simplement. Ce chemin-là n’est pas un
chemin de prestige à bon compte : Jésus n’a pas été un prestidigitateur. Il
n’a pas fait surgir de pains dans le désert, sauf lorsqu’on les lui a
arrachés. Il n’a cherché ni la vitesse ni les hauteurs. Il a refusé de faire
le malin du haut du pinacle du Temple ou du sommet de la montagne où l’avait
entraîné l’esprit de mort, dans son imaginaire. Au contraire, il est descendu.
Toute sa vie, il n’a fait que descendre. Il s’est fait plus bas que tout,
comme dit saint Paul. Il a visité nos ravins, nos abîmes. Désormais, nous n’y
sommes plus seuls. Nous n’avons plus à en avoir peur. Pas plus que des pentes
qui nous semblent si difficiles à gravir parce qu’elles peuvent ressembler à
des chemins de croix.
Dieu n’a
pas dédaigné de prendre nos chemins d’humanité. Alors, ne soyons pas moins
humains que Dieu.