Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


 

 

2ème dimanche de l'Avent C

 

Baruc 5, 1-9

Psaume 125 Philippiens 1, 4...11

Luc 3, 1-6

 

 

 Deuxième dimanche de l'Avent C

     Père Dominique Salin, jésuite - Professeur au Centre Sèvres

 

« Tout ravin sera comblé, toute montagne abaissée… »

 

C’est un bulldozer cyclopéen, un rouleau compresseur titanesque, une autoroute jamais vue qui sont annoncés ici. Mais nous ne sommes pas dans un film d’anticipation. Car ce que nous anticipons, nous autres qui connaissons la suite du scénario, ce que nous voyons s’avancer sur le chemin de l’histoire, dans quelques années à peine, ce n’est pas un héros d’images virtuelles aux commandes d’un vaisseau spatial : c’est un petit âne sur lequel est assis un homme et sous les sabots duquel d’autres hommes étendent de modestes défroques. Les montagnes sont toujours là. Il faut toujours monter pour entrer dans Jérusalem. Le ravin de la Géhenne est toujours une décharge publique. Le mont des Oliviers se dresse toujours en face de la ville.

C’est dans ce décor familier, humain, modestement et simplement humain, que devait se dérouler l’événement appelé à bouleverser le monde, à le sauver. Cela avait commencé, à quelques kilomètres de là, dans la chaleur et l’odeur d’une étable. Cela devait s’accomplir parmi les cris des chameliers, des marchands de dattes et d’olives, dans l’indifférence d’une cité toute à ses besognes quotidiennes. Un coin de l’Empire romain comme un autre.

Les amateurs de spectaculaire que sont toujours les hommes auront toujours de quoi être déçus. Toujours les hommes entretiendront le rêve d’une transformation magique de leur existence et de leur cadre de vie : le rêve d’une vie sans efforts, sans à-coups, sans pentes à monter ou à remonter, une vie dont le symbole grisant est devenu « la glisse ». Il faudrait que tout glisse, sans aspérités, sans rugosités, et vite, le plus vite possible !

Mais au fait, les vrais magiciens, ce sont eux, ce sont les hommes. Ce sont les hommes qui ont percé des montagnes, enjambé des vallées et des rivières, détourné des fleuves, asséché des mers, peuplé des déserts, créé des déserts, raccourci les distances, rapproché les continents et même les planètes, rétréci le temps. Pourtant ils n’en sont pas plus heureux, semble-t-il.

Car le vrai bonheur n’emprunte pas nécessairement ces chemins-là. Notre Dieu, lorsqu’il a voulu nous le manifester sans équivoque possible, a préféré d’autres chemins : les chemins raboteux de Palestine, où l’on chemine lentement sous le soleil, entre les vignes et les champs de blés ; où l’on prend le temps de s’asseoir, à l’ombre d’un figuier pour en goûter les fruits, sur la margelle d’un puits pour étancher sa soif et, peut-être, faire des rencontres inattendues : ces chemins de tout le monde, où l’on croise tout le monde, où l’on chemine avec tout monde, au rythme de tout le monde.

Si nous voulons rencontrer Jésus, si nous voulons boire à la source de la vraie vie, ce sont ces chemins-là qu’il nous faut emprunter. Ce n’est pas ailleurs que dans notre vie quotidienne, si banale et si modeste qu’elle puisse nous paraître, que nous le rencontrerons. Car désormais, il nous l’a dit, il se cache dans le premier venu. Nous pouvons le rencontrer au hasard d’une conversation, dans le don d’un verre d’eau, dans le partage d’un repas, dans un bonjour difficile à dire, à un lépreux par exemple (il y a bien des sortes de lèpres et beaucoup de lépreux autour de nous), dans une main tendue, dans un pardon qui nous écorche la bouche, dans un repentir où nous pouvons avoir peur de nous noyer, comme dans l’eau du Jourdain où se tenait Jean-Baptiste. Lorsque nous surmontons le précipice de nos peurs, lorsque nous acceptons de gravir la montagne de nos préjugés, il y a bien des chances que Jésus ne soit pas loin.

Car Jésus n’est pas seulement celui que nous pouvons rencontrer sur notre chemin. Il est lui-même le chemin, le chemin de vérité, le chemin de vie. Il l’a dit : « Je suis le chemin, la vérité, la vie ». La vie : la vraie vie, celle qui commence dans la vie tout court, la vie tout simplement. Ce chemin-là n’est pas un chemin de prestige à bon compte : Jésus n’a pas été un prestidigitateur. Il n’a pas fait surgir de pains dans le désert, sauf lorsqu’on les lui a arrachés. Il n’a cherché ni la vitesse ni les hauteurs. Il a refusé de faire le malin du haut du pinacle du Temple ou du sommet de la montagne où l’avait entraîné l’esprit de mort, dans son imaginaire. Au contraire, il est descendu. Toute sa vie, il n’a fait que descendre. Il s’est fait plus bas que tout, comme dit saint Paul. Il a visité nos ravins, nos abîmes. Désormais, nous n’y sommes plus seuls. Nous n’avons plus à en avoir peur. Pas plus que des pentes qui nous semblent si difficiles à gravir parce qu’elles peuvent ressembler à des chemins de croix.

Dieu n’a pas dédaigné de prendre nos chemins d’humanité. Alors, ne soyons pas moins humains que Dieu.