Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


Homélie             

                                                                                             

Deuxième dimanche de Carême (A)                                                                                                   17 février 2008

Père François Boëdec,  jésuite                                                                

 

Matthieu 17, 1-9

Frères et sœurs,

Il est bon alors que nous sommes engagés dans le Carême, d’entendre ce récit de la Transfiguration de Jésus. Non pas, bien sûr, comme un récit merveilleux et hors du temps, mais comme une présentation de ce vers quoi nous allons et auquel nous sommes appelés à participer.
Peu de temps avant cet épisode de la Transfiguration, l’évangile nous montre Jésus interrogeant ses disciples en leur disant : « Mais pour vous, qui suis-je ? »(Mat. 16, 15). Et voilà qu’il en prend trois à l’écart avec lui. Les trois mêmes, Pierre, Jacques et Jean qu’il emmènera au jardin de Gethsémani pour prier avec lui. Et qui s’endormiront.

Ici, que se passe-t-il sur la montagne ? Une hallucination collective ? La description d’un rêve ? Une épopée fantasmagorique ? Non ! L’évangéliste n’est ni romancier, ni journaliste, ni technicien de l’image virtuelle. Mathieu propose un regard de foi, à travers une sorte d’arrêt sur image.
Et ce qui nous est demandé de contempler, ce qui s’offre à nos yeux, c’est la manifestation de Dieu dont son Fils resplendit. Jésus, qui s’expose à son père dans l’ouverture radicale qu’il fait de lui-même, rayonne, est illuminé, éclairé par l’être même de Dieu. Plus encore, il devient lui-même la lumière qu’il reçoit, qu’il accueille et dont il vit pleinement.

Il y a de la joie et du bonheur à contempler cela. Il y a de la joie et du bonheur à en être témoins, et à goûter cette manifestation-révélation de Dieu. Et cette scène fait peut-être écho à ces quelques moments, souvent trop rares à notre goût, où – à l’occasion de retraites, d’événements marquants de nos existences – quand la présence de Dieu, d’une manière ou d’une autre, s’est fait proche et a projeté sur nos vies une lumière particulière -, nous avons pu dire comme Pierre : oui, « Seigneur, il est heureux que nous soyons ici. » (Mat. 17, 4)

Car, en fait, ne nous trompons pas, cette transfiguration n’est pas réservée à Jésus. Jésus, dont l’apôtre Paul nous dit dans la lettre qu’il adressait aux habitants de Philippes, en Macédoine, qu’ « Il ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu » (Phil. 2, 6), est le premier des Hommes, celui qui attire toute l’humanité pour qu’elle entre avec lui dans la lumière de Dieu. Ce qui signifie que notre vie à chacun, chacune, est aussi appelé à être transfigurée par la fulgurance d’un amour capable de rendre lumineux tout ce qui nous constitue, corps et esprit, mais aussi relations et activités, sans oublier précisément ce que l’on veut oublier : toutes les obscurités de nos vies.

De cette transfiguration, nous en avons parfois une petite idée – ô combien pâle, restreinte et parcellaire - quand nous voyons, en nous ou chez les autres, ce que peuvent produire certains événements, certaines rencontres qui apportent amour et vitalité ; combien cela transforme radicalement, transfigure l’existence, la faisant rayonner de vie. Et il nous est sans doute possible aussi de repérer dans notre histoire spirituelle ces moments où, faisant confiance à Dieu, désirant profondément qu’il occupe notre espace intérieur, et qu’il demeure en nous, nous avons vécu - si fugitifs qu’ils furent - des moments de lumière, manifestation de la présence de Dieu,.

L’enjeu pour nous est donc bien, comme Jésus, de vivre de Dieu. Et ainsi, en nous ouvrant à lui, de déployer totalement notre humanité, d’accomplir notre vocation humaine. Pour cela, le Christ indique le chemin, celui qui descend de la montagne et conduit à Jérusalem.
Pierre ne sait pas ce qu’il dit lorsqu’il demande que le temps s’arrête et que l’on dresse trois tentes. Il voudrait rester dans l’extase, goûter au bonheur de cette présence. Dans l’effervescence du moment, il ne saisit pas qu’il faut avoir connu « Jésus défiguré » pour comprendre « Jésus transfiguré ». Qu’il est impossible de comprendre la gloire du Christ sans passer par sa croix. Qu’il est illusoire de vouloir connaître Dieu sans passer par l’homme. Jésus transfiguré, c’est Dieu présent à tout homme défiguré. En d’autres termes, la Transfiguration, c’est la réponse divine de l’amour inconditionnel comme seule force de transformation d’une humanité défigurée.

Mais c’est aussi une réponse à la question : « Qui suis-je ? ». Cette fois, la réponse ne vient plus des disciples. Dieu lui-même fait entendre sa voix : « Celui-ci est mon Fils bien aimé, qui a toute ma faveur ». C’est bien sûr l’écho de cette même voix qui a retenti lorsque Jésus a été baptisé par Jean, mais la déclaration se transforme en prière : « Ecoutez-le ».
Ecoute Israël ! Ce sont les premiers mots de la confession de foi du peuple de Dieu, le rappel du Dieu unique qui a libéré son peuple. C’est toute la foi qui pétrit le quotidien. « Ecoutez-le ! » Jésus parole de vie, Jésus parole vivante du Père.

A la fin du récit de a Transfiguration, Jésus se retrouve seul, comme il sera seul la nuit de l’agonie, les disciples apeurés sont silencieux. Sur son ordre, il leur faut pourtant redescendre, replonger dans la vie de tous les jours et « l’écouter ». Pas question de s’installer, pas question de vivre à l’écart du quotidien. La foi est enracinement dans la vie concrète, mais avec un regard nouveau sur nos vies, nos relations, nos activités...

Que dans notre marche de Carême, frères et sœurs, la contemplation de Jésus transfiguré nous soutienne. Qu’elle nous aide à dépasser nos peurs pour écouter Jésus. C’est par lui que nous vient la lumière, celle de la nuit de Noël et du matin de Pâques, la seule qui puisse donner à nos vies l’éclat d’un amour total et invincible, la seule qui nous fasse regarder le monde en sachant dès aujourd’hui qu’il est définitivement sauvé.
 


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