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Deuxième
dimanche de Carême
8 mars 2009
Père Michel Farin, jésuite
Genèse 22, 1... 18 - Psaume 115 - Romains 8, 31b-34 - Marc
9, 2-10
Si Dieu est pour nous, qui sera contre
nous ? …Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Cette révélation qui a
bouleversé St Paul et dont il témoigne ici pour nous et pour toute
l’humanité, cette révélation n’est pas naturelle. Elle est le signe
d’une victoire de Dieu sur notre méfiance congénitale à son égard.
Nous soupçonnons toujours Dieu de nous n’avoir donné la vie que pour
la mort.
A travers toute l’histoire d’Israël, nous
voyons qu’il s’agit toujours pour Dieu de nous rejoindre là où nous
nous cachons pour le fuir, comme déjà Adam et Eve derrière leur
buisson. Parce que nous sommes prisonniers d’une fausse image de notre
créateur, enfermés dans la honte et la culpabilité, persuadés qu’au
fond, Dieu nous accuse, à la manière d’un Père abusif, jaloux de sa
propre vie et de son autorité.
Alors, sur la montagne, ce lieu
symbolique où terre et ciel sont tout proches, l’intimité retrouvée
avec Dieu passe toujours par l’épreuve de la foi. Car dans cette
épreuve doit tomber notre fausse projection sur Dieu, et doit mourir
en nous, avec notre amour propre, toute revendication et toute
accusation.
C’est ce qui nous est révélé sur le mont
Moriah, dans ce récit fondateur de toute l’histoire d’Israël qui
trouvera toute sa lumière sur une autre montagne, celle de la
Transfiguration.
Sur la Montagne qu’Il lui indique, Dieu
appelle Abraham à lui offrir son fils en holocauste. L’holocauste
était la manière primitive de signifier que la vie de la victime,
comme toute vie, appartenait au dieu qui était vénéré.
Dans l’idolâtrie païenne ce rite a été
jusqu’à des sacrifices d’enfants, par exemple au dieu Moloch, lors de
la fondation d’une cité, pour en assurer l’avenir. C’est toujours dans
la perspective d’avoir à se concilier la faveur d’un dieu-idole, lieu
de la projection d’une toute puissance accusatrice qui n’est rien
d’autre qu’un fantasme pris pour dieu.
Ce que commande alors le dieu-idole,
n’est rien d ‘autre que ce que je me commande inconsciemment à
moi-même.
Si donc Abraham obéissait au culte d’une
idole, exigeant le sacrifice de son fils, c’est lui-même qui se dirait
: « Je dois offrir mon fils en holocauste », en projetant sur son dieu
sa propre volonté de toute puissance. Et alors, évidemment, rien ne
pourrait l’empêcher de tuer son fils.
Tout le récit indique au contraire le
déchirement d’Abraham à l’écoute d’une parole qu’il ne s’est pas dite
à lui-même, mais qu’il entend d’une Voix qui l’a béni et lui a donné
son fils, miraculeusement et sans condition.
Par la confiance absolue qu’il fait en
cette Voix qu’il reconnait entre toutes, Abraham est conduit à vivre
une contradiction déchirante. « Où est l’agneau pour le sacrifice ? »
lui demande Isaac. « Dieu pourvoira » lui répond Abraham, le cœur
brisé. Il se fie en Dieu et son fils se fie en lui. Ils montent alors
sur la montagne tous deux ensemble, répète deux fois le texte. Tous
deux ensemble ! Là ils vont se reconnaître dans la même foi. Là ils
vont devenir véritablement Père et Fils, quand la présence de Dieu
sera révélée entre eux deux. Une Présence qui les distingue l’un de
l’autre, absolument et pour toujours, rendus uniques l’un pour l’autre
parce qu’uniques l’un et l’autre pour Dieu.
Si Abraham avait obéi à la toute
puissance imaginaire d’un faux dieu, il aurait tué son fils, car il
n’aurait jamais rencontré sur la montagne la présence du Vrai Dieu, du
Dieu vivant, entre son fils et lui. Mais cette révélation ne pouvait
aller sans la mort, dans le cœur d’Abraham, de tout attachement à son
fils comme à sa propre image, de toute tendresse qui resterait
narcissique et enfermerait son fils dans la mort. Il est dit, dans le
livre de la Sagesse, que c’est la Sagesse, la tendresse de Dieu, qui
garde Abraham fort contre sa tendresse pour son enfant.
« Je sais maintenant que tu crains Dieu :
tu ne m’as pas refusé ton fils, ton Unique ». dit Dieu à Abraham.
Abraham ‘a pas refusé d’abandonner son fils à l’amour créateur. Il est
devenu vraiment père, à l’image de Dieu.
Alors nous pouvons entendre, comme dans
un écho mystérieux, St Paul nous dire du Père de tous les pères : Dieu
n’a pas refusé son propre Fils, il l’a livré pour nous tous : comment
pourrait-il avec lui ne pas nous donner tout ?
Et, dans l’Evangile, la voix même du
Père, du sein de la nuée, sur une autre montagne, va signifier pour
nous ce don total de Dieu à l’humanité : « Celui-ci est mon Fils
bien-aimé, écoutez-le ! »Ainsi Dieu se donne à nous, totalement et
sans retour, en nous demandant d’écouter sa Parole en Jésus, en
reconnaissant son Fils comme un frère.
Cette révélation ne va pas encore sans
frayeur. Pierre ne savait que dire, tant était grande leur frayeur.
Mais les disciples, et nous avec eux, sont appelés désormais à suivre
Jésus dans la même confiance dans le Père qui fait celle d’Abraham,
jusqu’à ce que le Fils soit ressuscité d’entre les morts. Ceci passera
par la grande épreuve sur la petite montagne de Calvaire ? Là où Dieu
« pourvoit » en nous donnant sa propre Vie, nous délivrant ainsi de
tout soupçon accusateur, et de toute frayeur. Dieu nous révèle alors
que depuis l’origine, il veut faire de nous ses fils, ce que nous
n’arrivions pas à croire.
Qui accusera ceux que Dieu a choisis ?
Qui pourra condamner puisque Jésus-Christ
est mort et ressuscité pour nous, pour nous conduire à entrer dans
l’intimité éternelle entre Père et Fils, là où nous sommes frères, sur
la montagne de la foi. |