Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


 

 

 

Actes 4, 32-35 ; Psaume 117

1 Jean 5, 1-6

Jean 20,19-31
 

 

 

Deuxième dimanche de Pâques B                                                                   23 avril 2006                      

 Père Paul Valadier,  jésuite

"Il y a encore beaucoup d'autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas mis par écrit dans ce livre. Mais ceux-là y ont été mis afin que vous croyiez que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu et afin que, par votre foi, vous ayez la vie en son nom".

Telle est la dernière phrase du passage évangélique que nous venons d'entendre ; et elle conclut aussi son Evangile en son entier (si l'on met à part le chapitre 21 sans doute postérieur). Pourquoi un tel propos ? en quoi peut-il nous aider à croire et à avoir la vie ? On pourrait dire que c'est une conclusion comme une autre, une façon de fermer le ban à laquelle il ne faut pas attacher trop d'importance ; mais Jean n'écrit rien au hasard, et surtout il précise que son intention est bien de renforcer notre foi. On pourrait dire encore qu'il s'agit de montrer que tout ce qui concerne Jésus n'a pas été dit dans un livret en effet assez court. Mais il s'agirait alors d'une sorte de coquetterie littéraire bien légère: tout le monde sait en effet qu'un livre est toujours débordé par son sujet et ne contient qu'une petite part de ce qu'il faudrait dire pour être complet. Alors pourquoi Jean écrit-il cette phrase et nous la lègue-t-il en signe d'adieu ?

En réalité cette finale est essentielle pour comprendre qui est Jésus-Christ, et tout particulièrement pour le comprendre après sa Résurrection. Nous sommes toujours tentés en effet de voir en Jésus un événement du passé, glorieux, impressionnant, essentiel sans doute, mais derrière nous. Enfermé en quelque sorte dans le passé. Un être hors de l'histoire. Etranger à notre histoire. Absent et lointain. Au fond nous en restons volontiers au Samedi saint : Jésus est toujours enfermé dans le tombeau ; il n'en est pas sorti ; il n'en sortira pas. C'est d'ailleurs ce que crurent les disciples au premier abord. Il n'est donc pas vraiment le Vivant, l'acteur éminent et caché de l'histoire, de toute histoire, de la nôtre et de celle du monde.

Jean nous met en garde contre une double tentation : de même que nous tenons le Christ enfermé dans la tombe, de même nous risquons de l'enfermer dans l'Ecriture, dans le texte, dans la clôture et le tombeau de l'écrit. Tout de lui serait dit dans la lettre ; il n'y aurait plus qu'à scruter indéfiniment la lettre pour le trouver, comme le font par exemple ces religions du livre auxquelles le christianisme n'appartient pas. Or par sa Résurrection le Christ n'est plus ni dans le tombeau où l'on déposa son corps, ni dans la clôture des Ecritures où fut déposé son message. Le Vivant déborde de beaucoup le texte ; et si le texte est évidemment bien essentiel pour le trouver, il faut aussi le chercher et tenter de le trouver dans la vie tout court, dans l'actualité où il manifeste sa Présence. Il faut faire, comme Thomas, l'expérience du Vivant ici et maintenant. Seule cette Présence confirme dans la foi. Ainsi le texte nous renvoie en dehors du texte, et c'est pourquoi Jean nous en dit les limites.

Par sa phrase conclusive, il oblige à nous ouvrir à une vue plus large du Christ, à ne pas le réduire à du passé ou à un livre, mais à admettre un Christ plénier qui agit dans la vie du monde et dans celle de l'Eglise. Jésus-Christ est à l'œuvre là où des personnes trouvent courage dans l'épreuve, audace et joie dans leurs initiatives, aptitude à la réconciliation et au pardon, là où l'incompréhension et peut-être la haine semblaient l'emporter. Bref il est à l'œuvre partout où la mort et ses traces sont vaincues par la vie de charité, donc par la Résurrection. Ainsi notre religion est celle, non de la lettre ou du livre, mais celle du Vivant, aujourd'hui actif au cœur des hommes pour les ouvrir au don de soi et à l'espérance de résurrection. C'est pourquoi il nous faut le chercher là où il est : ici et maintenant, en nous et dans les autres, dans une présence discrète qu'on peut en effet ignorer si l'on n'a pas les y eux ouverts ou si on le cherche encore et toujours dans le tombeau des textes.

Puisse la mise en garde de Jean nous ouvrir aux pleines dimensions de la foi : si Jésus est le Messie, il est la pulsion discrète de l'histoire et c'est en elle qu'il faut tenter de le trouver et d'en vivre.