Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


 

 

 

2° dimanche dePâques C

 

Actes 5, 12-16

Psaume 117

Apocalypse 1, 9...19

Jean 20, 19-31
 

 

 

 

2ème Dimanche de Pâques C

Père Dominique Salin,  jésuite

Il nous faut avoir beaucoup de reconnaissance envers l’apôtre Thomas. S’il n’avait pas été là, il manquerait quelque chose à cette merveilleuse histoire de résurrection, tellement belle que les hommes n’arrivent pas à y croire. Que manquerait-il ? Il y manquerait quelqu’un, quelqu’un qui nous représenterait. Quelqu’un en qui nous puissions nous reconnaître. Quelqu’un de « normal » : quelqu’un qui n’arrive pas à y croire. Quelqu’un qui n’est pas prêt à prendre des vessies pour des lanternes. Quelqu’un qui n’a pas peur de mettre les pieds dans le plat . Quelqu’un qui n’a pas peur de mettre le doigt dans la plaie (si l’on peut dire… C’est l’occasion ou jamais !). Quelqu’un qui n’a pas peur d’appuyer où ça fait mal.
Reconnaissons-le, en effet, cette histoire de résurrection de Jésus, ça nous fait un peu mal quelque part. C’est tellement invraisemblable ! Ce serait tellement plus simple si Jésus s’était contenté d’un petit coucou, en passant, en vitesse, juste avant de remonter vers son Père… On aurait dit : « Ils ont eu une apparition, une vision... Après tout, une vision, ce n’est pas très important. Beaucoup de saints ont eu des visions, de saintes visions, des visions qui font du bien. Mais on ne va pas en faire un fromage ! On ne va pas en faire l’objet d’un credo ! Une vision, on ne va pas en faire une question de foi ! Non, ce qui compte, c’est ce que Jésus a dit, ce qu’il a fait, ce qu’il a été : ce signe d’amour extraordinaire qu’il a été, cette sagesse inouïe dans ses paroles, cette générosité unique qui a été jusqu’à donner sa vie pour nous ! Il est mort mais son esprit continue, son esprit est vivant. Cela suffisait largement pour fonder le christianisme ! » C’est ce que suggèrent, plus ou moins nettement, un certain nombres de livres ou d’émissions de télévision.
Eh bien non, mes frères, cela ne suffisait pas. Il fallait que Jésus ait réellement traversé la mort ; qu’il fût réellement entré dans la mort et réellement sorti de la mort. Alors, merci à Thomas d’avoir été là. Merci d’avoir posé les questions qui fâchent. Merci à Thomas d’avoir été saint-jean-bouche-d’or, le gaffeur au milieu des disciples tellement ahuris qu’ils n’osent pas poser de questions, ainsi que le souligne l’évangile à propos d’une autre rencontre avec le ressuscité. Grâce à Thomas et au cas où nous ne l’aurions pas compris plus tôt, le Christ ressuscité ne peut pas être pour nous une simple hallucination, une vision.
Mais alors, Jésus ressuscité, qu’était-il ? Etait-il un cadavre revenu à la vie, semblable aux rescapés de la cryogénie, si du moins cette technique devait un jour faire ses preuves? Son corps était-il semblable à celui de Lazare qui était revenu de la mort, lui aussi ?
A une question aussi matérialiste, l’évangile apporte une réponse spirituelle, c’est-à-dire une réponse qui va plus loin qu’une réponse simplement matérialiste, à ras de la matière. La vérité, en effet, ne saurait être d’ordre purement matériel. Qu’est-ce qu’une « vérité matérielle », comme on dit ? Une vérité matérielle, c’est une vérité pauvre, c’est une pauvre vérité, c’est une vérité qui est de l’ordre de l’évidence, aussi au sens anglais du mot : an evidence, c’est une pièce à conviction. Mais la vérité, elle, la vérité spirituelle, la vérité sur le sens de la vie et de la mort, la vérité sur laquelle s’interrogeait Pilate, la Vérité ne saurait être de l’ordre de l’évidence. Elle ne saurait se laisser enfermer dans les limites d’une pièce à conviction. La vérité qui repose sur une pièce à conviction, ne peut être qu’une vérité policière ou journalistique. Mais la vérité au sens plein du mot, la vérité spirituelle, la vérité d’un amour par exemple, cette vérité est bien au-delà de la matière, au-delà de la chair – la chair qu’elle traverse, certes, mais qu’elle dépasse. La vérité spirituelle est bien au-delà des indices. Elle ne relève pas de l’évidence. Elle relève toujours, plus ou moins, de la foi, c’est-à-dire de l’invisible. La vérité d’un amour relève de la foi en l’amour. On ne peut pas aimer si l’on ne croit pas à l’amour. Et personne n’a jamais vu l’amour.
Ainsi du corps de Jésus ressuscité. Le corps de Jésus ne saurait être une pièce à conviction. C’est une chair spirituelle. Contradiction dans les termes ? Celui qui aime une autre chair que la sienne, peut avoir une idée, un pressentiment de ce que peut être une chair spirituelle.
Que voit Thomas, d’abord, dans le corps de son Seigneur ressuscité ? Ce qu’il voit, ce n’est pas d’abord le grain d’une peau, ce n’est pas d’abord le dessin d’un profil, d’un front ou d’un sourire. Ce que voit Thomas, ce sont des trous : trous aux mains, trous aux pieds, trou au thorax. Un corps troué, un corps ouvert, un corps traversé. La matière, oui, mais la matière béante, ouverte sur ce qui n’est pas elle, et qui l’a traversée.
Un trou dans un rocher, vide ; une chair trouée, comme si elle n’avait plus rien à cacher, plus rien à garder, plus rien à retenir pour elle-même ; comme si elle avait tout donné, comme si elle était désormais le signe du don absolu. Telles sont les évidences offertes à la foi de Thomas, à notre foi. Ces évidences ne nous obligent à rien. Elles nous invitent seulement à croire. A croire à l’invisible. A croire que la vie peut être plus que la nourriture et le vêtement ; que la vie peut être plus que la vie «biologique».
Ne soyons pas matérialistes. Cessons d’être crédules, demandons la grâce de devenir croyants.