Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 

Homélie             

                                                                                               

3ème dimanche ordinaire - Année C   

Luc 1, 4-14, 14-21

Père François Boëdec, jésuite      

 dimanche 24 janvier 2010

       Frères et Sœurs,

Dès son retour du désert, Jésus avait pris l'habitude de parler dans les synagogues. La prière, à la synagogue, comportait au moins deux lectures. La première était tirée de la Torah (Pentateuque); la deuxième, la haftarah, était empruntée à un livre prophétique, et c'est celle-là qui fut confiée à Jésus dans l’épisode que nous venons d’entendre.

Ce n'était sans doute pas la première fois que Jésus - comme Esdras - assurait une des lectures dans cette synagogue de Nazareth; mais c'était semble-t-il la première fois qu'il allait y prendre la parole. D'où la curiosité de tout l'auditoire qu’il connaît bien, puisque s’y retrouvent tous ceux avec qui il a vécu dans ce village de Nazareth. Habituellement, le propos consistait à éclairer un texte par l'autre, la première lecture par la deuxième ; mais ce jour-là, Jésus part directement du texte d'Isaïe (61) qu'il vient de proclamer. On attendait une exégèse ; on entend une annonce, inattendue, étrange, inouïe: « Cette parole de l’Ecriture, que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit ».

En un instant, les paroles prophétiques se concentrent sur cet homme qui explique calmement ce texte qu'il a médité tant de fois, et qui résonne de manière particulière après son baptême : « L'Esprit du Seigneur est sur moi. C’est lui qui m’a consacré pour que je vous parle, et que je réalise par ma vie ce que cette parole annonce ». Va suivre l’explicitation des missions confiées au Messie. Jésus nous dit, en référence à la prophétie d’Isaïe, ce qu’il est venu faire. En commençant par la plus importante des missions d’où découlent les autres : « Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres ». Les premiers destinataires du message que Dieu adresse à l’humanité, sont - pourrait-on dire en reprenant les mots de St Paul dans la seconde lecture - les personnages les « moins décents » de la communauté : les pauvres, les prisonniers, les infirmes, les opprimés. Il ne s’agit donc pas d’entendre ici un conseil en passant, une tâche parmi d’autres, du genre « n’oubliez pas aussi de donner aux pauvres ». Non, c’est d’un autre ordre bien plus central, Jésus a reçu l’onction pour réhabiliter les hommes tombés. Il est venu pour cela et, finalement, c’est cela que, nous aussi, nous avons à recevoir pour nous-mêmes et à faire pour les autres. Ces hommes moins décents, ces hommes que nous voudrions cacher, sont en fait la figure de ce que nous sommes tous : tous les hommes sont sauvés par le Christ ; aucun ne peut dire qu’il n’en a pas besoin. 

 À ce message d'espérance, à ces « paroles de grâce », les gens de Nazareth se montrent d'abord accueillants : « Tous lui rendaient témoignage ; et ils s’étonnaient du message de grâce qui sortait de sa bouche » dit le texte un peu plus loin. Mais, nous savons que, dans la suite du récit, les choses vont se compliquer. Rapidement le doute va s'insinuer : « N'est-ce pas là le fils de Joseph? Sur quoi appuie-t-il ses prétentions ? »

Et Jésus répondra, en substance : « Si vous ne voulez pas croire, vous qui me connaissez, d'autres croiront à votre place, car Dieu va faire grâce même à des étrangers, et sa miséricorde ignore les frontières ». Face au doute, Jésus proclamera l'universalité de sa mission et l'extension à tous les peuples du projet de Dieu. 

Pour nous, qui entendons ce récit après vingt siècles de christianisme, sommes-nous toujours persuadés - c’est-à-dire croyants -  que l'Écriture s'accomplit de nouveau ? Que Dieu continue son œuvre par sa Parole reçue dans la foi ? Si nous sommes ici aujourd’hui, c’est que d’une manière ou d’une autre, furtivement ou durablement, déjà réalisé ou en attente, quelque chose de cela habite notre existence. Le Fils de Dieu nous appelle d’abord  à notre propre liberté, à nous libérer de tout ce qui nous empêche d’accueillir la vie. La liberté, en effet, est au cœur de l’expérience chrétienne. Découvrir cette liberté intérieure, au cœur même parfois de grandes difficultés, dans l’accueil d’un amour premier qui dilate et fonde nos vies et que rien ne peut enfermer.

Mais le Fils de Dieu nous appelle aussi à prendre soin du corps de l’humanité, cette humanité appelée à devenir son propre corps, comme l’Eglise voudrait le signifier. Au premier chapitre de la Genèse, nous voyons Dieu créer en séparant, en surmontant le chaos, et en situant chaque chose à sa juste place. Dieu crée de la diversité, parce qu’il est en lui-même divers, Père-Fils-Esprit. C’est donc ensemble que nous formons l’image de Dieu. D’où cette comparaison du corps que nous trouvons dans la seconde lecture. Personne à lui seul n’est le corps. Chacun a besoin de l’autre pour faire corps. Ce besoin est ouverture ; il brise notre suffisance en nous-mêmes. La diversité est le terrain de l’amour. Et le fruit de l’amour, c’est l’unité. A l’inverse - et nous le savons trop bien -, le péché, c’est de prendre appui sur la diversité nécessaire à l’amour pour faire le contraire de l’amour : la division, l’exclusion, l’ignorance de celui qui est différent.

Jésus, en venant appeler au corps unique les publicains et les pécheurs, en venant intégrer dans la communion les exclus, surmonte notre péché. Mais il ne le fait pas de l’extérieur, se « penchant » sur nous  avec une sorte de condescendance ; non, il se déplace et se « fait péché » - comme le dit l’apôtre Paul -. Il devient lui-même exclu. Et c’est de là, avec nous, qu’il refait le parcours en sens inverse nous donnant de retrouver, chacun, chacune, notre place unique dans l’unité même de Dieu.

A nous frères et sœurs de décider une fois encore d’exposer nos existences à la puissance recréatrice de la Parole, en désirant vraiment que le Christ, Verbe de Dieu, continue aujourd’hui à accomplir son œuvre de libération et d’unification ; ce n’est pas un souhait pieux, ou un discours moralisateur ; c’est une Parole qui donne à chacun la capacité d’aimer et d’être aimé. Guidés par l’Esprit, nous pourrons alors à notre tour partager aux autres, en paroles et en actes, de manière bien concrète, cette Bonne Nouvelle à laquelle le monde et nos existences aspirent tant, et qui remet chacun dans la vie.