Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

30ème dimanche ordinaire- Année C        

Luc 18, 9-14

Père Paul Valadier, jésuite   

 dimanche 24 octobre 2010

"Tout homme qui s'élève sera abaissé, mais celui qui s'abaisse sera élevé". Voilà bien une sentence faite pour nous étonner, sans doute même pour nous scandaliser. Comment exalter l'abaissement volontaire et dévaloriser celui qui cherche à s'élever, à monter, à réussir dans la vie ? Cette sentence n'est-elle pas révoltante ? En effet il est du devoir de tout parent d'élever ses enfants, de les faire grandir, de leur donner tout ce qui est matériellement, intellectuellement, spirituellement nécessaire pour qu'ils sortent de leur dépendance et croissent . Et comment oublier le sens profond du mot "élève" : un "élève", c'est justement cet enfant qu'un enseignant s'efforce d'élever au-dessus de lui-même, de faire monter et pousser comme on dit qu'une plante pousse. Et plus largement, toute personne cherche dans sa vie professionnelle, dans ses engagements divers à monter en grade, à s'élever, à ne pas stagner là où elle est, encore moins à accepter d'être dégradée, rabaissée, diminuée. Comment comprendre alors un propos si paradoxal, si antinaturel de la part du Christ ?

Il faut sans doute d'abord accepter l'étonnement, voire même le scandale. La parole évangélique serait-elle encore la parole évangélique si elle était un sirop que nous avalons sans même y penser ; elle doit être plutôt comme ces alcools forts qui, avalés, nous font tousser et réagir : ils ne passent pas inaperçus, ils nous secouent, ils nous remuent l'estomac. Ainsi en est-il de cette sentence que nous méditons en ce dimanche. Elle est un alcool rude qui demande des gosiers solides. Et il est même bon qu'elle nous prenne à rebours de nos évidences, du sens commun, voire même de l'expérience humaine la plus courante. Car elle nous "révèle" quelque chose de fondamental au sens le plus juste de ce terme : elle nous dévoile une réalité que nous avons tendance à ne pas voir.

Pour la bien entendre, sans effacer le scandale, il faut évidemment voir en elle le geste même de Jésus-Christ. Elle anticipe ce qu'il fera au soir du Jeudi Saint en lavant les pieds de ses disciples, en s'abaissant, lui le Maître et Seigneur, devant ces hommes quelconques, au grand scandale, il faut nous le rappeler, de Pierre le premier d'entre eux. Mais cette sentence nous renvoie aussi, surtout, à la venue du Fils de Dieu, l'égal du Père, dans le sein de Marie ; en son Fils, le Tout-Puissant s'abaisse en devenant l'un de nous. Et Saint Jean verra dans la Croix du Calvaire, à la fois un abaissement et une élévation : sur la Croix, lieu d'infamie, le Christ est élevé au-dessus de tout…Coïncidence de l'abaissement et de l'élévation, identification de l'un à l'autre !

Qu'est-ce que tout cela veut dire ? Non pas, je crois, que pour être élevé, il faut commencer  par être abaissé ; car alors l'abaissement deviendrait un moyen pour sa promotion, un passage obligé pour monter plus haut ; à la limite une manœuvre ou une tactique habile ou rusée. Non, en Christ, l'abaissement est une élévation, ou encore se mettre au service de ses frères, c'est cela le signe du maître, c'est cela le signe de la Puissance, c'est cela se grandir, c'est cela révéler sa Divinité. En se faisant proche, en s'identifiant à nous pour nous donner sa Vie, le Christ s'élève lui-même, mais il nous élève aussi à la Vraie Vie. C'est dans le même mouvement qu'en servant il grandit, qu'en nous appelant à servir , à nous abaisser, il nous apprend à grandir, à nous élever.

Et nous retrouvons là une vérité chrétienne essentielle et toute simple : les parents apprennent à l'enfant à s'élever quand ils lui apprennent que sa vie ne prend sens qu'à servir les autres, à leur être utile, à mettre ses talents au profit des autres, bref à aimer en sachant conjuguer ce verbe à tous les temps. Les enseignants élèvent leurs élèves quand ils ne se contentent pas de les bourrer de savoirs, mais quand ils leur inculquent l'idée que toutes ces compétences ne leur donneront joie et plénitude que s'ils savent en faire des moyens d'aider leur prochain, donc d'être leurs serviteurs. C'est en s'abaissant qu'ils s'élèveront, c'est en mettant leurs compétences au service des autres qu'ils grandiront. Grandeur qui est évidemment loin de ce que Pascal appelait les "grandeurs d'établissement", la gloire factice, la richesse, le prestige. Elle est proche de cette gloire discrète qui est celle qui rayonne du Christ lui-même et qui, si nous le suivons dans le service ou l'abaissement, rayonnera aussi sur  nous. Et nous expérimenterons alors que s'abaisser c'est se grandir et s'élever.

© Compagnie de Jésus