|
|
31ème dimanche
ordinaire- Année
C
Luc 19, 1-10
Père Laurent
Basanese, jésuite
|
dimanche 31 octobre 2010 |
Frères et sœurs, parmi les tentations que rencontre le Chrétien au
cours de son existence, les plus redoutables sont celles qui se
présentent à lui sous l’apparence du bien, et notamment les tentations
intellectuelles. Quoi de plus louable que de réfléchir, nous
enseigne-t-on, de se poser des questions, d’employer son intelligence
« pour le service des autres » certes, mais aussi, tout simplement,
pour accroître son savoir ? Dieu ne me fait-il pas participer à sa
propre sagesse ? Il m’a donné un peu de sa Lumière, le « talent » de
l’intelligence : à moi donc de le faire fructifier, et de scruter –
aussi loin que possible – tous les mystères du monde et de Dieu !
L’Eglise d’ailleurs ne loue-t-elle pas la raison ? N’est-ce pas elle
qui a fondé les premières universités – de la Sorbonne jusqu’au Centre
Sèvres ? Et donc je peux, en toute sécurité et sans filets,
m’aventurer sur les chantiers complexes de la philosophie et de la
théologie, et donner des leçons de sagesse à qui veut bien m’écouter…
Téméraire présomption !… Car notre expérience montre que nous sommes
souvent pris dans les mailles de notre propre intelligence et que nous
nous épuisons dans des subtilités sans fin, continuels sophismes qui
se présentent à notre imagination, notre « folle du logis »
intérieure… Nous sommes, en effet, spontanément enclin à nous évader
de notre pesante humanité, à nous envoler vers des mondes improbables,
et nous aimons discutailler sur la fin du monde, par exemple (« à quel
jour est fixé l’apocalypse ? », 2012 ? 2099 ?…) ou sur la nature du
salut (est-il personnel, communautaire ? suis-je prédestiné ? l’enfer
existe-t-il ?). Mais pendant que nous spéculons, le pauvre attend
devant notre porte. Malgré les appels à la prudence des apôtres
eux-mêmes vis à vis de la gnose ou de tout ce qui relève de la
science-fiction, nous sommes souvent trop orgueilleux pour les
écouter, nous nous croyons suffisamment armé et sage pour affronter
des questions difficiles. Heureusement, alors, que s’est accompli, un
jour de l’histoire de notre monde, l’incarnation du Verbe, véritable
Sagesse du Père, le Christ venu interrompre nos rêveries !
Heureusement que s’est déroulé, un jour de l’histoire de notre monde,
cette rencontre entre Jésus et ce riche de petite taille surnommé
Zachée, au détour de la ville de Jéricho !
Pour le Christ, dans l’évangile de ce dimanche, le salut est bien
concret :
« Aujourd’hui, dit-il, le salut est arrivé dans cette maison. »
Il ne s’agit pas d’un salut magique, ni d’une promesse pour
l’au-delà ; il n’est pas attribué à Zachée seulement, mais à toute sa
maison, et sur-le-champ. Et en quoi consiste ce salut ? Certainement à
la joie qui est donnée à tous par l’engagement de Zachée à
rétablir la justice, et même plus que la justice puisqu’il veut
rendre quatre fois plus à ceux à qui il a fait du tord. Il ne donne
pas à contre-cœur, il ne pinaille pas pour réparer les torts commis au
centime près : il donne à pleines mains ! Franchement, nous aimerions
voir davantage davantage, dans notre monde, de telles « réparations »…
Quant à donner la moitié de ses biens, comme il le fait aussi, c’est
en revanche plus fréquent ; c’est loin d’être ordinaire parmi nos
contemporains, certes, mais nous avons eu un exemple cet été avec ces
40 milliardaires américains qui se sont engagés à donner la moitié de
leur fortune à des œuvres de charité… Vous me direz, ils sont toujours
milliardaires. Oui, mais c’est quand même pas mal, c’est même très
évangélique. Donner la moitié de ses biens, comme Zachée, l’ancêtre de
notre saint Martin de Tours… On peut aussi donner tous ses biens aux
pauvres, comme la veuve de l’Evangile qui met tout ce qu’elle a dans
le tronc du Temple, et c’est mieux, comme plus tard saint François
d’Assise, comme aussi toute personne, homme ou femme, qui veut rentrer
dans les Ordres : avant de prononcer son vœu de pauvreté, le futur
religieux (qu’il soit Bénédictin, Jésuite ou Carme…) doit concrètement
clôturer son compte en banque et distribuer ses biens… aux pauvres !
Le salut, frères et sœurs, est toujours incarné : il est la
conséquence du bien que nous faisons dans notre monde, et c’est ainsi
qu’il manifeste la gloire de Dieu (la gloire, c’est ce qui a du poids,
ce qui en impose) : il ne se déroule pas dans les spéculations
éthérées de notre imaginaire, hors de notre vie concrète, car celle-ci
est faite d’argent, de partages, de services. Comme le dit une prière
eucharistique, Dieu « se
sert
de notre condition mortelle pour nous affranchir de la mort »,
alors aidons-le à se servir de nous ! Le salut ne fait jamais
l’économie de notre chair : « Caro
salutis est cardo »,
disait Tertullien, (la chair est la charnière du salut). Toutes les
dimensions de notre vie doivent être sauvées. C’est pour cela qu’il
est important, vital, de repérer nos résistances, de confesser nos
péchés, tous les obstacles qui empêchent le grand courant de la Vie de
passer à travers nous, afin – ensuite – de pouvoir accomplir tout le
bien que nous désirons, et cela peu importe les récriminations des
pharisiens qui nous observent pour nous accuser. Car le Seigneur Jésus
est avec nous, du côté des pécheurs ! Et nous, « ce
que nous attendons, selon sa promesse, c’est un véritable ciel
nouveau, une véritable terre nouvelle où résidera la justice.
Dans l’attente de ce Jour, frères et sœurs bien-aimés, faites donc
tout pour que le Christ, à son retour, vous trouve nets et
irréprochables, dans la paix » !
(cf. 2P 3, 14)
© Compagnie de Jésus
|