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Trente-deuxième
dimanche
A
dimanche 6 novembre 2005
Père Dominique Salin, jésuite
On n’entre pas dans le Royaume de Dieu comme dans un moulin.
Lorsque Dieu épouse l’humanité, lorsqu’il l’invite à partager sa vie, son être
même en ce qu’il a de plus intime, le carton d’invitation ne suffit pas pour
entrer dans sa joie. Encore faut-il se préparer le cœur.
Ce n’est pas parce qu’on est invité à partager la vie même de Dieu qu’on est
dispensé des lois les plus élémentaires de la conduite et de la sagesse
humaines.
Les jeunes écervelées qui se voient fermer la porte au nez en font l’amère
expérience. Si l’époux se conduit envers elles de manière inhumaine à notre
goût, c’est parce qu’elles ne s’étaient pas conduites comme des femmes, mais
comme des enfants gâtées.
L’imprévoyance de l’enfance, sa manière de vivre dans l’instant, au gré de ses
humeurs et de son irresponsabilité, c’est charmant, c’est touchant mais… chez
un enfant ! Chez un adulte, c’est consternant.
Si Jésus raconte cette histoire, c’est parce qu’il est consterné. Il est
consterné par l’irresponsabilité de ses auditeurs. Ils voudraient tout, et
tout de suite : le Royaume de Dieu, ses miracles, ses signes et ses prodiges ;
le pain pour tous, la prospérité et la santé pour tous, les occupants romains
à la porte… Bref le retour à un âge d’or d’Israel. Mais cet âge d’or n’existe
que dans leur imagination.
Si saint Matthieu a cru bon de rapporter cette parabole, c’est parce que la
première génération chrétienne l’inquiétait. Du moment qu’ils faisaient partie
de la communauté des élus, des sauvés, certains s’estimaient dispensés
d’observer les règles élémentaires de la conduite et de la sagesse humaines.
On trouve chez saint Paul et dans les Actes des Apôtres des aperçus édifiants
: repas du Seigneur qui dégénèrent en beuveries, licence sexuelle,
détournements de fonds, ou simplement égoïsme tranquille qui ferme les yeux
sur la détresse des frères humains… Lorsqu’on se prend pour un ange, on fait
facilement la bête.
Si l’Eglise continue de lire aujourd’hui cette parabole, c’est parce que
celle-ci a quelque chose à nous dire. Certes, nous ne sommes plus au temps des
lampes à huile, et il y a toujours une station-service ouverte à deux heures
du matin pour acheter des piles électriques. Mais cette mentalité du « Tout,
tout de suite ! » ; surtout, cette image d’un Dieu magicien qui pourrait
suppléer à nos insuffisances, pourvoir à nos besoins et combler nos désirs,
les plus futiles comme les plus nobles, cette image n’est pas celle du Dieu de
Jésus-Christ.
Vouloir que le soleil brille, alors qu’on est dans la nuit, c’est se comporter
comme un enfant. Certes le Christ n’attend pas que nous soyons des surhommes
pour nous faire signe. Mais il nous veut responsables, et d’abord responsables
de nous-mêmes. Il n’est pas venu infantiliser l’humanité, comme on voulu le
faire croire des penseurs hâtifs. Le Christ est venu appeler l’humanité à être
d’abord elle-même, responsable d’elle-même.
Nous sommes une humanité dans la nuit, à bien des égards. C’est dans notre
nuit que le Christ vient nous rejoindre. Mais la lumière de Pâques n’a rien
d’un projecteur aveuglant. C’est une lumière discrète, qui ne brille que pour
les cœurs prêts à la reconnaître ; des cœurs qui ne sont pas assoupis dans le
sommeil de la facilité, ou dans l’hébétude que provoque parfois l’excès de
souffrance.
La nuit est toujours le temps de la foi. Si le grand jour régnait, ce ne
serait plus la foi. Ce serait l’évidence.
Le Christ nous appelle à la foi. C’est-à-dire à la résistance : résistance au
sommeil, à la facilité, à la lâcheté, à l’infantilisme. Il nous appelle à être
des veilleurs : à garder les yeux ouverts ; à ne pas nous laisser duper,
endormir par les illusions de la facilité et des faiseurs de discours.
La sagesse est le nom profane de la foi. La sagesse est une conduite humaine.
Reconnaître en quelqu’un un sage, c’est reconnaître en lui le plus haut
achèvement de l’humanité. L’Ancien Testament (nous l’avons entendu dans la
première lecture), l’Ancien Testament et Jésus n’ont pas craint de canoniser
la Sagesse (avec un grand S), de voir en elle la fille aimée de Dieu : figure,
selon les Pères de l’Eglise, de l’Esprit Saint et du Christ lui-même.
La Sagesse se donne à qui veut bien d’elle. Demandons l’esprit de sagesse. Il
nous aidera à tenir dans la foi. Il éclairera notre nuit. Il nous aidera à
être des hommes et des femmes responsables, selon le cœur de Dieu. C’est cet
esprit de sagesse qui nous ouvrira le Royaume de Dieu. |