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33ème dimanche A
Matthieu 25,14-30
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Trente-troisième
dimanche
A
dimanche 13 novembre 2005
Père Henri Laux, jésuite
En ces dimanches qui marquent peu à peu la fin de l’année liturgique, les
lectures nous parlent habituellement des signes grandioses et dramatiques qui
doivent accompagner le retour du Seigneur. Cette année, ce n’est apparemment
pas le cas, avec cette leçon bien connue, trop connue, selon laquelle il faut
faire fructifier les talents reçus, où l’on voit que les plus habiles sont
récompensés et les paresseux punis. Belle leçon de morale ! Nous nous en
doutions, sans avoir besoin de l’Evangile pour cela.
A vrai dire, Jésus nous parle bien ici de son retour, et donc de
son départ, c’est-à-dire en fin de compte de son absence… Un homme partait en
voyage ; il organisa son départ, car il ne reviendrait que longtemps après. Ce
long temps, c’est le temps de l’histoire, le temps de l’Eglise, le temps qui
nous est imparti, à toute l’humanité, à notre communauté, à chacun de nous
personnellement. Cette durée est marquée par l’absence du maître ; les
serviteurs sont seuls, seuls pour longtemps. Que vont-ils faire ? Des biens
leur sont confiés. Il ne leur est pas dit ce qu’ils doivent en faire ; et nous
ne savons pas ce qu’ont fait les deux premiers pour les faire fructifier,
sinon qu’ils ont agi avec promptitude. Seule, l’action du 3e nous
est décrite : elle consiste à creuser, à enfouir le talent reçu, à l’enterrer.
Ce n’est qu’au retour du maître que l’on comprend vraiment ce qui s’est passé.
Les deux premiers serviteurs sont entrés dans ce qui leur était demandé ; ils
sont allés jusqu’au bout de leurs capacités ; en recevant les biens que le
maître leur avait confiés, en les faisant entièrement leurs, ils ont agi en
partenaires, en amis ou en héritiers, pas du tout en esclaves ; ils sont alors
jugés sur leur fidélité, non sur leur rentabilité. D’ailleurs le maître ne
récupère rien ; il leur donne même encore davantage car il les invite à entrer
dans sa joie ; il en fait les invités du banquet où nul n’est plus serviteur.
Le troisième serviteur, lui, se comporte bien différemment : il rend l’argent.
Mais cela n’intéresse pas le maître ; ce n’est pas de cela qu’il s’agissait.
Il n’a pas été fidèle car il n’a pas vécu dans la confiance ; il n’a pas
considéré que quelque chose lui était donné en propre ; il n’a rien fait de
mal ; pire encore, il n’a rien fait. Voici « ton talent », dit-il au maître,
voici ce qui « t’appartient » ; il n’a pas fait sien le souci du maître.
Alors, il est dépouillé. « Celui qui n’a rien se fera enlever même ce qu’il
a » ; il n’a rien, en effet, puisqu’il a considéré que le talent appartenait
au maître, qu’il ne lui était pas donné ; il n’a rien, et ce qu’il paraît
avoir, ce talent qu’il n’a pas accepté au fond de lui-même, ce talent ne peut
que lui être enlevé puisqu’il est inutile. De cette rencontre manquée, il
ressort tourmenté, tout entier défait ; il n’est que pleurs et gémissements ;
il n’entre pas dans la vie.
Il est bien clair qu’à travers cette parabole quelque chose nous
est dit de la vie chrétienne. Et d’abord que celle-ci se vit dans une durée,
longue. Elle a ses obscurités, c’est vrai, car le Seigneur est au loin ; nous
ne le voyons pas ; pourtant il est présent à travers le don qu’il nous fait de
lui-même, à travers cette confiance qu’il nous prodigue sans limite et qui
attend de nous une réponse. La vie chrétienne n’est pas un calcul sur le
présent et sur l’avenir ; elle ne consiste pas à s’interroger sur je ne sais
quelles intentions cachées du Seigneur, à lui prêter d’étranges projets,
fruits de nos propres complications. Ce sont de telles suppositions qui nous
paralyseraient et nous réduiraient nous aussi à creuser un trou dans la terre
pour éviter de mal faire. La vie chrétienne est une action, marquée par
l’abondance et la générosité en réponse à cette surabondance qui est celle de
Dieu : Dieu qui veut simplement combler ses serviteurs au point de les inviter
à sa table pour toujours.
La durée de l’histoire dont nous parle l’Evangile est comme une
œuvre à réaliser. L’Ecriture nous en fournit aujourd’hui des exemples dans la
vie de tous les jours : serviteurs avisés, vigilants, actifs ; ou encore,
selon la manière imagée du livre des Proverbes : la vie toute simple de la
femme vaillante : « infiniment plus précieuse que les perles » ; « elle a fait
provision de laine et de lin, et ses mains travaillent avec entrain… ses
doigts s’ouvrent en faveur du pauvre ». Elle aime le Seigneur. Comment dire
avec plus de simplicité, de vérité et d’allégresse la grâce d’une existence
juste ? Vivre c’est cela : participer jour après jour à ce qui nous est confié
avec le seul souci d’honorer cette confiance.
Ne pensons pas pour autant que ces exemples de la vie ordinaire enferment dans
une intimité facile et égoïste. Nous savons bien que la durée de l’histoire
est faite d’événements collectifs, qu’il se passe toujours et partout des
choses dures ; l’humanité a ses pages tragiques ; la violence est là. Alors,
ne nous y trompons pas. La femme vaillante ne tisse pas seulement des
vêtements pour les siens ; elle tisse des liens, elle crée de la paix autour
d’elle. Quant aux talents multipliés, ils ne représentent pas d’abord une
somme d’argent ; ils sont de la vie engendrée, des relations de paix et de
respect, le souci du plus petit, l’esprit de Jésus diffusé aux limites du
monde. Le fruit de la fidélité à la confiance du Seigneur est une présence
attentive et vigilante à la longue durée de notre histoire pour que celle-ci
devienne de plus en plus pain de vie pour tous, sans exception, sans
exclusion.
Oui, lorsque Jésus parle de sa venue, il ne nous menace pas d’une sanction. Il
vient simplement prendre acte de notre fidélité. Il attend que nous ouvrions
les mains aux biens qu’il nous donne pour que chacun à notre place nous
fassions grandir le Royaume de la vie. Il n’a qu’un désir, celui de nous dire
dès aujourd’hui : « Entre dans la joie de ton maître ».
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