Père Jean-Marc Furnon, jésuite
DANS L’OBSCURITE UNE VISITE
Si, dans notre monde, le soleil s’obscurcissait, le jour serait comme
la nuit ; si la lune venait à faiblir et les étoiles à cesser de
briller, alors tout deviendrait obscur sur la face de la terre. C’est
déjà brutal qu’il y ait des catastrophes régionales dans le monde -
les guerres en Irak ou au Rwanda, les tremblements de terre en Turquie
ou en Amérique centrale, les famines en Ethiopie ou dans les pays du
Sahel – mais la disparition du soleil, de la lune et des étoiles,
voilà qui concerne tous les humains de la planète d’un seul coup. Cela
nous déstabiliserait tous profondément : si les éléments du cosmos ne
sont plus sûrs, alors quelle perturbation pour tous.
Eh bien, dans cette obscurité qui couvrira toute la terre, Jésus
annonce à ses disciples qu’il verront le Fils de l’homme apparaître
dans sa gloire et ce sera le rassemblement des élus. Deux événements
qui ne peuvent que réjouir les disciples. Au milieu de signes qui les
déstabilisent, Jésus leur fait découvrir une réalité de l’ordre de la
vie comme lorsque les branches du figuier deviennent tendres et que
ses feuilles annoncent l’été.
C’est le mystère de Noël : la naissance du Sauveur au milieu de la
nuit.
C’est le mystère de Pâques. C’est cela qui est arrivé à la mort de
Jésus : « Quand ce fut la sixième heure, nous dit Saint Mars,
l’obscurité se fit sur le pays tout entier jusqu’à la neuvième heure…
Jésus jetant un grand cri expira. Le rideau du temple se déchira en
deux du haut en bas. ». Et puis le silence de la nuit est venu. Le
silence pendant trois jours. Voilà ce qui a précédé la résurrection du
Seigneur Jésus et le début du rassemblement de ses disciples. Voilà à
quoi Jésus prépare ses disciples juste avant la Passion.
APPRENDRE A DISCERNER
Il s’agit d’être préparé pour reconnaître le Royaume de Dieu qui
vient, pour en discerner les signes. Il n’y a que ceux qui sont
préparés qui peuvent le reconnaître. Les autres sont perdus tout
simplement.
Je me souviens d’un médecin qui parlait à des étudiants en médecine
des aumôneries dans les années 80. Il travaillait dans un service de
réanimation pneumologique et il avait un petit laboratoire de
recherche. C’était l’époque où l’on ne connaissait pas encore le virus
du sida mais on cherchait en tâtonnant. Un étudiant en médecine lui
dit : « Mais vous ne pourrez jamais rien trouver avec de si petits
moyens ». Ce médecin lui répondit : « C’est vrai, avec ces petits
moyens de recherche nous ne sommes pas capables de trouver, mais nous
sommes capables de comprendre ce que publient les grands laboratoires
anglais. » Lorsque les laboratoires de recherche ont commencé à voir
clair, ce médecin et son équipe ont compris vite. Ils étaient
préparés.
De même, Jésus prépare ses disciples pour qu’ils deviennent des
veilleurs et le veilleur est comme le chercheur : c’est parce qu’il
attend quelque chose qu’il le reconnaît.
LE SILENCE DANS LA NUIT
L’obscurité de la nuit dans laquelle nous plonge le malheur n’est pas
une catastrophe nous dit Jésus. La nuit est l’occasion pour l’homme de
regarder vers l’intérieur. La nuit conduit l’homme au silence. C’est
pour cela que les moines chantent la nuit. Le silence qui permet
d’écouter la voix du Père et de parler à Dieu. C’est d’abord ce
silence qui apparaît lorsque l’obscurité se fait.
Des soleils, il y en a beaucoup dans nos vies. Les astres brillants et
séduisants ne manquent pas à nos imaginaires. La chute de ces astres
peut nous déstabiliser complètement lorsque nous leur avons confié
notre vie, sans nous en rendre compte.
Il y a des événements, dans notre société proche comme dans notre vie
personnelle, que nous pouvons recevoir comme catastrophiques :
- le dépôt de bilan d’une grande entreprise dans une région où elle
seule assure l’activité économique et la vie de 40 000 habitants
- le nombre considérable de malades du Sida dans une région du monde
qui annonce un écroulement de cette région et des milliers
d’orphelins.
- les fortes diminutions que vit l’Eglise en Europe et dans nos
familles
- un pays sur lequel tombe un régime totalitaire
- la mort accidentelle de quelqu’un qui allait assurer notre avenir
professionnel
- l’échec à un concours longtemps préparé
- la mort brutale d’un proche
Lorsque les soleils de nos existences s’obscurcissent, Jésus nous dit
« N’ayez pas peur ». N’ayons pas peur des obscurités. N’ayons pas peur
du silence. Pour Jésus, l’accomplissement d’une vie ce n’est pas «
réussir » mais « accomplir la volonté de Dieu » dans des situations
que, bien souvent, nous ne choisissons pas. Lorsque l’obscurité se
fait dans nos vies, une lumière s’éteint, le silence se fait et il
peut durer. Au moment que nous ne savons pas une autre lumière que
nous ne connaissions pas ou que nous avions oubliée se lèvera. Nous ne
savons pas quand le Fils viendra vers nous, en nous, au milieu de
nous. Jésus lui-même ne sait pas nous dit l’Ecriture, seul le Père
connaît l’heure. Préparons nous à accueillir le Fils de l’homme dans
nos vies lorsqu’il viendra et à participer au rassemblement de ceux
qui le reconnaissent.
La Parole nous parle et, en nous parlant à tous à la fois, elle nous
constitue déjà en communauté de foi rassemblée autour du Christ vivant
dans l’eucharistie.