|
33ème
dimanche A
16 novembre 2008
Père Laurent Basanese, jésuite
Proverbes 31, 10-13.19-20.30-31 - Ps 127
- 1Th 5, 1-6 - Matthieu 25, 14-30
Frères et sœurs, il faut le reconnaître :
attendre est une épreuve. Nous en avons tous l’expérience : attendre
le résultat d’un examen, la reconnaissance après un dur labeur, le
retour de l’être aimé suite à une longue absence, la fin d’une
injustice ou d’un conflit… L’attente nous place dans une attitude
paradoxale : nous sommes d’un côté tendus vers l’accomplissement de ce
qui est désiré (nous le souhaitons) – un examen à l’issue heureuse,
une promotion sociale, des retrouvailles, la justice ou la paix pour
soi-même ou pour une nation –, et d’un autre côté, nous avons parfois
envie de tout laisser tomber ou de prendre des « raccourcis » qui
paraissent toujours plus faciles : tricher, voler, tromper, oublier.
L’attente ronge notre désir, le purifie certes, mais c’est parfois
bien éprouvant, surtout lorsque rien ne change, et que c’est long…
En réalité, le risque dans l’attente,
c’est de demeurer passif, ne rien faire, attendre bêtement, « sans se
bouger », comme on dit. C’est un risque, un danger, parce que
l’endormissement n’est pas loin : on finit par baisser la garde, par
ne plus croire à ce qui nous brûlait hier, et on se laisse ballotter
par le monde et ses divertissements. Au lieu de « se battre », de
s’employer corps et âme à rechercher et à atteindre ce qui est
vraiment, réellement désiré, on s’épuise dans des futilités, on
s’agite dans le vide, on « comble », et on perd son temps…
L’éloignement supposé du but ou l’ampleur exagérée de la tâche à
accomplir sont parfois avancés comme prétexte : on a peur, dit-on, on
n’aura pas la force, c’est si loin…, alors qu’en fait –
reconnaissons-le – on préfère se reposer tout de suite et être servi
sur un plateau…
Frères et sœurs, vous savez que Jésus a
envisagé l’hypothèse qu’à son retour sur la terre, il ne trouve aucun
croyant (« Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi
sur la terre ? » : Lc 18, 8). C’est une possibilité laissée à la
liberté de chacun : nous pouvons cesser d’espérer, de chercher, de
nous battre, et nous contenter d’une vie dramatiquement insouciante,
guidée seulement par les multiples plaisirs qui nous sont proposés
chaque jour, surtout dans nos sociétés riches. Alors, pour nous
prévenir de tomber dans un tel travers, examinons-nous :
demandons-nous si nous attendons toujours la venue du Royaume (comme
nous le prions pourtant à chaque Notre Père et à chaque eucharistie).
Serions-nous prêts à accueillir le Seigneur s’Il revenait aujourd’hui,
par exemple ? Ou bien laissons-nous ce dogme de foi qu’est le « retour
du Christ » aux experts en théologie, à quelques illuminés ou aux
amateurs de science-fiction ? Avons-nous les mêmes dispositions
d’esprit et de cœur que celles de l’épouse qui attend son bien-aimé en
criant « Viens ! » (comme dans la finale de l’Apocalypse) ? Ou bien
notre voix est-elle si faible que personne autour de nous ne peut
soupçonner que nous sommes chrétiens, i.e. habités par le feu de
l’Esprit ? Quoiqu’il en soit, tant que tourne la terre, il est
toujours possible de revenir au Seigneur et de rallumer ce désir, en
reconnaissant même notre torpeur.
Le Christ nous exhorte aujourd’hui à ne
pas l’attendre passivement, mais à partager sa vie dès ce monde-ci :
c’est la signification de la parabole des talents que nous venons
d’écouter. Il est parti, pour un long voyage, mais non sans nous
laisser « ses biens », comme nous dit l’Evangile. Or ces biens-là sont
brûlants, comme l’argent. Il faut en faire quelque chose, on ne peut
les garder dans les mains : ou bien on les fait travailler et
fructifier, ou bien on les enterre, on les cache pour continuer à
mener sa vie comme auparavant. Dans le royaume de Dieu qui commence
dès cette vie, il y a du travail, pour tous sans exceptions, chacun à
sa mesure : même le plus faible est exhorté à mettre la main à la
pâte, car lui aussi a reçu beaucoup ! On embauche toujours chez le
Seigneur, et aucun chômage n’est en perspective, de sorte qu’on ne
pourra pas dire plus tard : « je ne savais pas, je n’étais pas au
courant », car il est toujours possible de faire un minimum de bien
autour de soi, ne serait-ce qu’en priant : c’est cela vivre de
l’Esprit Saint, c’est cela entrer dans la logique de surabondance du
Royaume de Dieu. Alors ne passons pas à côté de cette vie-là car c’est
elle que notre cœur désire : travailler avec le Christ, comme le
Christ, pour le Christ. A nous de reconnaître quelle est notre tâche
d’homme : comment je peux faire fructifier au mieux mon talent, le
plus raisonnablement possible, mais non sans toute mon énergie, tout
mon amour ? Au retour du Seigneur, je serai alors pleinement heureux,
car je m’entendrai dire : « Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as
été fidèle en peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans
la joie de ton maître » !
|