Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

Trente-troisième dimanche B                                                              dimanche 15 novembre 2009

Père Jacques Trublet, jésuite                                                          

 

Daniel 12, 1-3 ; Ps 15 ; Hébreux 10, 11-14.18 ; Marc 13, 24-32

En cet avant-dernier dimanche de l'année liturgique, l'Église propose à notre méditation deux textes qui évoquent en langage imagé la fin de notre monde et le terme de notre histoire, mais surtout la manifestation de Dieu en un personnage venant du ciel.

De tels textes ont donné du fil à retordre aux exégètes, mais ont grandement nourri l'imaginaire de romanciers ou de cinéastes. Ce message a généré au cours de l'histoire plusieurs attitudes.

- La première est de croire à l'imminence de cet événement. Ce fut le cas, par exemple, de l'Église de Salonique qui s'était mise en arrêt de travail prolongé et attendait sans rien faire le retour du Christ. St Paul les encourage vigoureusement à reprendre leurs activités, car certes l'histoire est en route vers son terme et le Christ reviendra, mais nul ne connaît la date de ces événements.

- La deuxième consiste à programmer la date de l'événement soit à partir de données de l'Écriture, - en se fondant sur les signes dont parlent nos textes ou d'autres similaires -, soit à partir de données pseudo-scientifiques. La dernière hypothèse date de mercredi dernier avec la sortie du film 2012 qui prévoit la fin du monde pour décembre 2012.

- La troisième attitude, partagée par nombre de nos contemporains, consiste à croire que la fin du monde et le retour du Christ adviendront, mais sans que cela ait quelque incidence sur leur vie chrétienne.

- Il me semble que les textes de Daniel et de Marc n'envisagent pas seulement une fin du monde ou la venue d'un envoyé de Dieu, mais commandent une certaine attitude face à ces événements.

Reprenons l'un après l'autre ces deux lectures.

* Le livre de Daniel est né dans un contexte de désespérance et de persécution terrible à l'encontre du peuple juif à l'époque où les Séleucides les forçaient à s'helléniser, vers l'an 180 avant notre ère. Jusque là les Israélites pensaient que la mort mettait un terme définitif à l'existence humaine. Toute la Bible s'inscrit dans cette perspective, alors que l'Égypte, la Mésopotamie ou la Grèce avaient imaginé longtemps auparavant une vie après la mort. Comment expliquer cette singularité ? Pour Israël, en fait, l'histoire est le seul lieu de rencontre entre Dieu et l'homme et l'on ne peut guère se prononcer sur ce qui la précède ou ce qui la suit. Mais une telle perspective avait conduit à des impasses théologiques. Si la vie seule donne sens à l'existence humaine, comment expliquer la longévité des méchants et la brièveté de la vie des justes? La justice divine était comme prise en défaut.

L'auteur du livre de Daniel et d'autres à son époque sont acculés à renoncer à cette théologie et, pour faire droit à la justice divine envers l'homme, commencent à penser un au-delà de l'histoire. Mais comment parler de ce dont on n'a aucune expérience, sinon avec des symboles et des images. Aussi, fortement marqué par les courants apocalyptiques de son temps, Daniel imagine un scénario de la fin des temps et ce qui advient après la mort, événements qui donnent sens à l'existence humaine. Dans un temps de détresse, Michel, le chef des anges se lèvera et quelqu'un en forme d'homme - on traduit souvent un Fils d'homme -, envoyé par Dieu, viendra sur les nuées du ciel apporter le salut à ceux qui sont inscrits dans le Livre de vie, c'est-à-dire aux justes et les sages. Tous se lèveront (ressusciteront) de la mort, les uns pour la vie, les autres pour la déchéance. Les sages et les justes resplendiront comme le soleil ou les étoiles. Pour Daniel, la fin des temps marque une sorte de couronnement de la création où la lumière envahit tout l'univers et rejaillit sur ceux qui furent fidèles à Dieu.

* Dans un langage plus dépouillé, l'évangile de Marc contient le même message. Ce texte parle non des signes annonciateurs de la fin, mais de la fin elle-même. Or, cette fin de l'histoire est avant tout marquée par la manifestation du Fils de l'homme - le Christ - venant sur les nuées du ciel avec gloire et puissance (v.26) mais exclusivement en faveur des élus (v.27), orchestrée par des bouleversements cosmiques (24-25). Les verbes au futur marquent le caractère inéluctable de cet événement que les hommes ne sauraient ni entraver ni modifier par leur comportement, et encore moins programmer (v.32).

Ce sera à la fois un jour de tribulation et de salut. Marc ne prétend nullement fournir des indications temporelles précises, comme Daniel, il imagine un scénario, à partir de l'Ancien Testament. Ce qui adviendra à la fin est comme l'envers du commencement. La création s'inverse dans l'eschatologie. Selon Gn 1, vous vous souvenez, le chaos préexiste et Dieu commence par faire émerger la lumière des ténèbres au premier jour et le quatrième jours il crée le soleil, la lune et les astres pour marquer les temps, et fixer un calendrier. Marc présente la fin comme un retour au chaos puisque le soleil et la lune s'obscurcissent et l'on retombe les ténèbres. Montrant cela, Marc reprend une donnée fondamentale de l'Ancien Testament où lorsque Dieu agit dans l'histoire des hommes, le cosmos réagit, preuve que le sort de l'humanité est indissociable de celui du monde créé. Lorsque Christ vient en ce monde, une étoile paraît au firmament, sa mort s'accompagne de tremblements de terre et lorsqu'il reviendra, le monde en subira le contre-coup.

Mais message centrale de cet évangile est la venue en gloire, du Fils de l'homme escorté des anges. Le Christ revient vers nous et nous attend au terme de l'histoire. Marc ne s'intéresse qu'au sort des élus, laissant de côté le jugement des méchants, à la différence de Matthieu.

Mais la parabole du figuier apporte une précision importante. En effet, le figuier est un arbre tardif en Palestine; il n'est pas le signe que l'été est arrivé, mais qu'il est proche. Comprenons par là que la fin n'est pas encore arrivée, mais qu'elle s'approche de nous. Pourtant, ni le Christ, ni les anges, ni les hommes n'en connaissent le moment. Seul le Père le connaît comme dans Za 14:7. Nous vivons cette attente à la fois dans la certitude que notre monde et que notre histoire vont vers un terme, sans pouvoir en prédire le moment précis. Il nous faut faire face à l'imprévisible et veiller pour parer à toute éventualité.

Je voudrais en forme de conclusion vous suggérer trois pistes de réflexion que chacun d'entre nous pourra étoffer à sa manière.

- Il importe de raviver en nous cette idée que la figure de monde est appelée à disparaître, pour faire place à des cieux nouveaux et à une terre nouvelle par la venue de celui qui transfigura notre monde.

- Notre attente ne doit pas être passive, mais nous devons poursuivre l'œuvre de salut inaugurée par Dieu lors de la création et qui a subi une impulsion irréversible dans la résurrection du Christ. Il nous faut travailler à faire de ce monde le lieu du royaume de Dieu en y instaurant plus de justice et en luttant contre les forces du mal.

- Enfin, nous qui souvent travaillons dans l'obscurité, sans trop savoir vers quoi nous allons et sans toujours percevoir les fruits de nos travaux, - bref nous qui construisons un puzzle dont nous ne possédons que des fragments sans jamais voir la configuration d'ensemble -, être persuadé que tout cela prendra sens lorsque le Christ paraîtra. Mais c'est dans la foi et l'espérance. Amen.