|
Trente-troisième dimanche C
18 novembre 2007
Père
François Boëdec, jésuite
Luc 21, 5-19
Frères et Sœurs,
Le texte d’évangile que nous venons d’entendre pourrait légitimement
avoir de quoi nous inquiéter, avec ces bouleversements et ces
persécutions annoncées. Comment comprendre les propos de Jésus ?
Comment les recevoir dans ce qui fait notre vie, aujourd’hui ?
Ces propos se situent dans un contexte somme toute assez banal :
certains des disciples de Jésus sont en admiration devant le Temple
et sa beauté. Emerveillement légitime, car le Temple, c’est le
trésor, c’est l’édifice symbolique qui abrite ce qui structure la
vie des hommes d’Israël : la présence de Dieu, les sacrifices, les
Ecritures, le culte et la prière, et bien sûr toute l’histoire qui
l’accompagne. Les disciples évoluent au milieu de toutes ces
références ultimes reçues de la tradition dans laquelle ils sont
nés.
Et voilà que Jésus – passez moi l’expression – va « casser la
baraque ». A ceux qui contemplent cette construction unique, comme
si l’éternité s’installait ici, eh bien Jésus oppose… la
multiplication des jours, « viendront des jours où… », et à travers
cette multiplication des jours, le caractère inéluctable de la
destruction complète de tout cet appareil symbolique. « Il ne sera
pas laissé pierre sur pierre ». Pas étonnant dès lors que les
disciples – et nous en aurions fait sans doute de même – demandent,
un peu sonnés, un peu éberlués, quand cela arrivera.
Que va répondre Jésus ? Parlant de toutes sortes d’événements
dramatiques, il va d’abord dire que ce n’est pas fini. Et plus loin
dans le chapitre, il annoncera la venue du Fils de l’homme,
véritable commencement. Pour le dire autrement, c’est parce qu’il
est venu qu’il y a à attendre autre chose que la fin du monde. C’est
parce qu’il est venu, que l’annonce de l’Evangile transforme
radicalement le regard que l’on peut porter sur les événements de l
‘histoire, celle de chacun comme celle des peuples.
Si le genre littéraire de ce passage de l’évangile est bien
apocalyptique, il faut l’entendre de la bonne manière. Apocalypse
n’est pas histoire, ni même prophétie à proprement parler. Le mot «
Apocalypse », ne l’oublions pas, signifie « révélation ». Révélation
de quoi ? Pas de l’avenir, mais du sens des événements que les
hommes vivent depuis toujours et qui se répètent inlassablement au
fil de l’histoire. En quelque sorte, le genre apocalyptique traduit
en images le drame que nous vivons au fil de notre histoire, dans ce
temps qui s’écoule entre le commencement et la fin. Cette fin qu’on
ne peut décrire, et qui comme le commencement, échappe à nos prises,
à nos représentations.
En fait, si nous regardons bien, le texte de Luc est finalement
assez sobre au point de vue des images : il nous parle bien sûr de
guerres, de soulèvements, de tremblements de terre, d’épidémies,
mais ce sont finalement toutes choses qui – nous le savons trop bien
– appartiennent à notre expérience. C’est bien de notre univers
qu’il s’agit ; chaque jour, journaux et télé nous font le récit
d’événements qui ressemblent étrangement à la description faite par
Jésus. Et c’est bien parce qu’il s’agit de notre monde que
l’Evangile met en perspective la destruction du temple, événement
historique que tout le monde peut constater, et les « signes de la
fin ». Les signes de la fin sont là depuis toujours.
Alors c’est vrai que bousculés par les nouvelles de violence, proche
ou lointaine, nous avons parfois du mal à reconnaître que finalement
c’est toujours et partout, dans notre monde mais aussi dans notre
cœur, le même enjeu : celui de refuser la division et l’enfermement
que suscitent l’envie, la jalousie, la volonté de possession et de
puissance. L’Evangile d’aujourd’hui nous dit qu’il en sera ainsi
jusqu’à la fin, que nous n’en serons jamais totalement indemnes - et
nous le savons bien ! - , qu’on ne peut penser tirer notre épingle
du jeu, nous, qui sommes à la fois membres de cette humanité, mais
aussi désireux d’être disciples de Jésus. La vie nous place en
effet, de différentes manières, en ces lieux où nous avons à
décider, où nous avons à choisir en conscience, éclairés et soutenus
par l’Esprit du Christ, l’Esprit de l’Evangile.
Alors, que faire, que vivre ? Peut-être d’abord être attentifs à
toutes ces tentations qui risquent souvent de nous ligoter
l’existence. Tentation de vivre dans un passé reconstruit ou de nous
projeter sans cesse dans un futur rêvé, celle de préférer les images
au réel, celle peut-être de voir dans les évolutions de nos sociétés
et de l’Eglise, la fin du monde alors qu’il ne s’agit que de la fin
d’un monde, et de succomber ainsi à un pessimisme qui érode peu à
peu nos dynamismes intérieurs. Tentation enfin de vouloir avoir des
signes, pour savoir quand et comment les choses se passeront.
Le seul signe, celui qui annonce la victoire définitive, c’est celui
d’un amour qui dans nos vies et notre société fait reculer la mort
sous toutes ses formes. De quoi sommes-nous signes ? Si beaucoup, de
par le monde, souffrent et parfois meurent pour leur foi, ce n’est
pas le cas aujourd’hui dans notre pays. Pour autant, reste entière
la question de notre disponibilité à répondre de ce qui est le plus
essentiel dans notre existence. Donner sa vie se fait d’abord, jour
après jour, de manière souvent peu spectaculaire. Ce n’est pas
forcément plus facile. Tout chrétien n’est peut-être pas appelé au
martyr, mais tout chrétien est appelé à donner sa vie par amour, au
« compte goutte » je dirais. Et nous voyons bien les lieux très
concrets de notre vie familiale, affective, relationnelle,
professionnelle, sociale, politique et ecclésiale… où cela se joue.
Où amour se décline en souci de vérité et de justice, en fidélité,
liberté et respect. Cela suppose bienveillance et sympathie pour les
aspirations que nous partageons avec nos contemporains ; cela exige
parfois aussi des changements qu’il faut savoir marquer avec le
courage de l’Esprit.
Nous voici, frères et sœurs, autour de la Table eucharistique,
conviés une fois encore à remettre nos vies à Celui qui peut leur
donner sens et achèvement. Choisir le Christ, c’est croire que nous
allons vers la vie quel que soit ce que l’existence nous réservera.
Persévérer dans la foi, ce n’est donc pas tenir à la force des
poignets, mais nous disposer à accueillir celui qui est déjà venu,
celui qui continue de venir.
Même, et surtout, là où les ténèbres semblent l’avoir emporté. Et
les traverser avec Lui.
|