Jésus inaugure sa prédication
Les débuts de la carrière de Jésus ressemblent beaucoup, à première
vue, aux débuts de la carrière de Jean-Baptiste. Leur message est
littéralement le même : « Convertissez-vous ! Le Royaume des cieux est
tout proche ! » Il y a pourtant des différences, de grandes
différences. Saint Mathieu les souligne plus encore que les autres
évangélistes. Ces différences nous instruisent sur la personne de
Jésus, sur le Royaume des cieux et donc sur notre foi.
D’abord Jean-Baptiste s’était installé en Judée, c’est-à-dire au cœur du pays
et du peuple croyants. Il s’adressait aux bien-pensants, ou à ceux qui
s’estimaient tels, ou encore à ceux qui étaient disposés à devenir des gens
bien.
Ensuite, Jean-Baptiste s’était installé dans un désert, au bord du Jourdain.
Il fallait que les gens viennent à lui. Et il avait constitué, semble-t-il,
une communauté de purs, des disciples qui vivaient dans l’attente du grand
jour imminent, un peu comme la communauté de Qumrân. Il est possible que Jésus
ait appartenu, un temps, à cette communauté de purifiés, de baptistes.
Avec Jésus, c’est tout autre chose. Lorsque Jean est mis en prison, quelque
chose de nouveau commence, un autre style. D’abord Jésus quitte la Judée. Il
va s’installer tout au nord du pays, à l’extrême frontière de la terre et du
peuple croyants. Il va s’installer en Galilée, le vieux pays de Zabulon et de
Nephtali, terre de brassage entre croyants et païens, terre de mal-croyants,
de mal-pensants, comme on disait à Jérusalem.
En outre, Jésus ne se contente pas d’attendre qu’on vienne à lui pour écouter
sa parole et se faire purifier. Jésus circule, « il parcourt toute la Galilée
», insiste saint Matthieu. Il ne reste pas dans les synagogues : il se mêle
aux gens, il les interpelle, il en invite certains à se mettre à sa suite, à
circuler avec lui, à faire avec lui une communauté itinérante. Il s’expose. Il
se laisse aborder, il se laisse bousculer, il se laisse toucher par tout le
monde, à commencer par les malades et les infirmes, comme le souligne
Matthieu, c’est-à-dire ceux qui portent en leur chair les marques du péché. Ce
rabbin pas comme les autres n’a pas peur de la maladie, du péché, de
l’impureté. En outre, il ne contente pas de parler. Il guérit. Son contact
guérit.
Toute la personne de Jésus, toute la manière de Jésus, toute l’histoire de
Jésus sont dans cette page. Jésus sera condamné à mort parce qu’il se
complaisait dans la compagnie des pécheurs et parce qu’il n’observait pas les
lois qui distinguaient formellement le peuple juif des peuples païens. Rabbin
en perpétuel déplacement (le cinéaste Pasolini l’a bien compris et l’a bien
montré), rabbin au comportement déplacé. Jésus n’a pas su garder sa place,
rester à sa place. Avec lui, Dieu risquait de perdre sa place. Quand la
frontière entre le bien et le mal, les justes et ceux qui ne le sont pas,
commence à se brouiller, où ne risque-t-on pas d’aller ?
Le sermon sur la montagne va pouvoir commencer, immédiatement après cette page
d’évangile. Son contenu ne se comprend qu’à la lumière du comportement de
Jésus. Ce comportement a choqué. Il a de quoi nous instruire, nous qui nous
réclamons de lui.
En effet, nous avons peut-être la nostalgie de l’époque, pas si ancienne, où
les frontières de l’Eglise se confondaient avec celles de la société ; époque
où tout le monde était chrétien, ou supposé l’être. C’était reposant.
Aujourd’hui, il devient clair qu’il pouvait s’agir d’une illusion d’optique.
Les chrétiens ne sont plus entre eux, dans leur société, dans leur pays. Nous
en sommes tous, à juste titre, désorientés, que nous le reconnaissions ou non,
que nous en soyons accablés ou que nous nous en réjouissions. Des questions se
posent à nous, que nous ne nous étions sans doute jamais posées. Qu’est-ce que
cela fait, de ne plus se sentir majoritaires, de se sentir de plus en plus
souvent minoritaires ? Quels réflexes, quels comportements nouveaux vont
devoir être les nôtres ? Faudra-t-il attiser la nostalgie ? Resserrer les
rangs, en durcissant les consignes et les mots d’ordre ? Ou au contraire
accepter de se laisser déstabiliser, déplacer ?
Il est clair qu’autour de nous, pas grand monde ne semble capable d’apporter
des réponses simples à des questions inédites.
Mais il est non moins clair que les réponses ne sont pas à chercher ailleurs
que dans l’évangile. Dans le comportement, dans le style de vie de celui qui a
dit : « Je suis le chemin, la vérité, la vie ». Si la vérité n’est pas un
dépôt mais une personne, si cette personne se présente comme un chemin, si la
vie nous invite à nous déplacer, bienheureux sommes-nous ! N’ayons pas peur de
nous mettre en route. Il nous accompagne, il est lui-même route.