Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


 

 

 

3ème dimanche A

 

Isaïe 8,23-9,3

Psaume 26

1 Corinthiens 1, 10...17

Matthieu 4, 12-23
 



 

 

 

Troisième dimanche (A)

Père Dominique Salin ,  jésuite

 

Jésus inaugure sa prédication

Les débuts de la carrière de Jésus ressemblent beaucoup, à première vue, aux débuts de la carrière de Jean-Baptiste. Leur message est littéralement le même : « Convertissez-vous ! Le Royaume des cieux est tout proche ! » Il y a pourtant des différences, de grandes différences. Saint Mathieu les souligne plus encore que les autres évangélistes. Ces différences nous instruisent sur la personne de Jésus, sur le Royaume des cieux et donc sur notre foi.

D’abord Jean-Baptiste s’était installé en Judée, c’est-à-dire au cœur du pays et du peuple croyants. Il s’adressait aux bien-pensants, ou à ceux qui s’estimaient tels, ou encore à ceux qui étaient disposés à devenir des gens bien.

Ensuite, Jean-Baptiste s’était installé dans un désert, au bord du Jourdain. Il fallait que les gens viennent à lui. Et il avait constitué, semble-t-il, une communauté de purs, des disciples qui vivaient dans l’attente du grand jour imminent, un peu comme la communauté de Qumrân. Il est possible que Jésus ait appartenu, un temps, à cette communauté de purifiés, de baptistes.

Avec Jésus, c’est tout autre chose. Lorsque Jean est mis en prison, quelque chose de nouveau commence, un autre style. D’abord Jésus quitte la Judée. Il va s’installer tout au nord du pays, à l’extrême frontière de la terre et du peuple croyants. Il va s’installer en Galilée, le vieux pays de Zabulon et de Nephtali, terre de brassage entre croyants et païens, terre de mal-croyants, de mal-pensants, comme on disait à Jérusalem.

En outre, Jésus ne se contente pas d’attendre qu’on vienne à lui pour écouter sa parole et se faire purifier. Jésus circule, « il parcourt toute la Galilée », insiste saint Matthieu. Il ne reste pas dans les synagogues : il se mêle aux gens, il les interpelle, il en invite certains à se mettre à sa suite, à circuler avec lui, à faire avec lui une communauté itinérante. Il s’expose. Il se laisse aborder, il se laisse bousculer, il se laisse toucher par tout le monde, à commencer par les malades et les infirmes, comme le souligne Matthieu, c’est-à-dire ceux qui portent en leur chair les marques du péché. Ce rabbin pas comme les autres n’a pas peur de la maladie, du péché, de l’impureté. En outre, il ne contente pas de parler. Il guérit. Son contact guérit.

Toute la personne de Jésus, toute la manière de Jésus, toute l’histoire de Jésus sont dans cette page. Jésus sera condamné à mort parce qu’il se complaisait dans la compagnie des pécheurs et parce qu’il n’observait pas les lois qui distinguaient formellement le peuple juif des peuples païens. Rabbin en perpétuel déplacement (le cinéaste Pasolini l’a bien compris et l’a bien montré), rabbin au comportement déplacé. Jésus n’a pas su garder sa place, rester à sa place. Avec lui, Dieu risquait de perdre sa place. Quand la frontière entre le bien et le mal, les justes et ceux qui ne le sont pas, commence à se brouiller, où ne risque-t-on pas d’aller ?

Le sermon sur la montagne va pouvoir commencer, immédiatement après cette page d’évangile. Son contenu ne se comprend qu’à la lumière du comportement de Jésus. Ce comportement a choqué. Il a de quoi nous instruire, nous qui nous réclamons de lui.

En effet, nous avons peut-être la nostalgie de l’époque, pas si ancienne, où les frontières de l’Eglise se confondaient avec celles de la société ; époque où tout le monde était chrétien, ou supposé l’être. C’était reposant. Aujourd’hui, il devient clair qu’il pouvait s’agir d’une illusion d’optique. Les chrétiens ne sont plus entre eux, dans leur société, dans leur pays. Nous en sommes tous, à juste titre, désorientés, que nous le reconnaissions ou non, que nous en soyons accablés ou que nous nous en réjouissions. Des questions se posent à nous, que nous ne nous étions sans doute jamais posées. Qu’est-ce que cela fait, de ne plus se sentir majoritaires, de se sentir de plus en plus souvent minoritaires ? Quels réflexes, quels comportements nouveaux vont devoir être les nôtres ? Faudra-t-il attiser la nostalgie ? Resserrer les rangs, en durcissant les consignes et les mots d’ordre ? Ou au contraire accepter de se laisser déstabiliser, déplacer ?

Il est clair qu’autour de nous, pas grand monde ne semble capable d’apporter des réponses simples à des questions inédites.

Mais il est non moins clair que les réponses ne sont pas à chercher ailleurs que dans l’évangile. Dans le comportement, dans le style de vie de celui qui a dit : « Je suis le chemin, la vérité, la vie ». Si la vérité n’est pas un dépôt mais une personne, si cette personne se présente comme un chemin, si la vie nous invite à nous déplacer, bienheureux sommes-nous ! N’ayons pas peur de nous mettre en route. Il nous accompagne, il est lui-même route.