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Jonas 3, 1-5.10
1Corinthiens 7, 29-31
Marc 1, 14-20
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Troisième
dimanche
22 janvier 2006
Père Michel Fédou, jésuite
Le temps que nous vivons est-il le temps ordinaire ?
Oui sans doute, parce que notre temps est celui de tous
les hommes, le temps des occupations, des travaux, des loisirs, des
joies et des peines – rythmés par la succession des jours, des
semaines et des mois. Oui, c’est bien le temps ordinaire de notre
humanité, et la liturgie même nous le dit à sa façon puisque, après
les fêtes encore récentes de Noël, de l’épiphanie et du baptême, nous
sommes entrés dans les dimanches dits « du temps ordinaire ».
Et néanmoins ce temps ordinaire se trouve pour nous chargé
d’une dimension nouvelle, d’une profondeur nouvelle, depuis que
Jésus-Christ est venu parmi nous : « les temps sont accomplis, dit
Jésus, le Règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à
la bonne nouvelle ».
Certes, déjà dans les siècles antérieurs, des hommes
pouvaient reconnaître que leur vie était soumise à l’exigence d’une
conversion. Le récit de Jonas en porte témoignage : Jonas comprit
qu’il ne devait pas attendre pour proclamer le message du Seigneur ;
alors qu’il fallait normalement trois jours pour traverser la grande
ville de Ninive, il la parcourut en une journée à peine, et il criait
qu’il n’y avait pas de temps à perdre : « Encore quarante jours, et
Ninive sera détruite ! » Et la réponse de cette ville païenne ne se
fit pas attendre : « Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu » et
ils se convertirent. La vie ordinaire avait été comme bouleversée par
l’urgence de cette conversion.
Mais cette urgence se fait plus radicale au moment où
l’appel à la conversion ne vient plus d’un prophète, ni simplement du
précurseur Jean Baptiste, mais de Jésus lui-même. Car Jésus annonce
que les temps eux-mêmes sont accomplis, parce que le Règne de Dieu est
désormais tout proche ; Jésus ne fait pas qu’annoncer ce Règne de
Dieu, il l’incarne déjà par lui-même : il est, disait jadis Origène,
« le Royaume en personne », il est la présence même de Dieu au cœur de
notre humanité. S’il en est ainsi, comment ne pas être pris devant lui
d’un sentiment d’urgence ? L’urgence de se convertir, d’abord,
l’urgence de croire à la Bonne nouvelle de l’Evangile, mais aussi
l’urgence de la réponse à son appel. Lorsqu’il passe au bord du lac et
qu’il dit à Simon et André « Venez derrière moi. Je ferai de vous des
pêcheurs d’hommes », « aussitôt » ils laissent leurs filets et le
suivent. Et lorsqu’il appelle Jacques et Jean, ceux-ci partent
également derrière lui. Ces quatre hommes vivaient jusque là leur vie
ordinaire – des pêcheurs de Galilée –, mais ils ont tout de suite
compris que quelqu’un d’unique passait près d’eux et que l’ordinaire
de leur vie en était bouleversé.
Le temps chrétien n’est pas pour autant suppression du
temps ordinaire. Non, le temps ordinaire continue, l’histoire continue
avec tout ce qui en fait le quotidien comme avec les événements plus
exceptionnels qui en scandent le cours. Mais ce qui s’est passé avec
Jésus et par sa venue – non seulement sa proclamation du Règne de Dieu
parmi nous, mais ses actes de guérison, de libération et de pardon,
l’offrande qu’il a faite de lui-même en se donnant sur la croix, et
la vie qui lui a été redonnée par-delà la mort –, tout cela donne à
notre temps une profondeur toute nouvelle et nous invite à vivre dans
le temps en étant déjà témoins de la vie éternelle. Nous sommes ici au
cœur de la révélation chrétienne : avec Jésus et par lui, et plus que
tout grâce à sa résurrection d’entre les morts, c’est l’avenir qui
s’est en quelque sorte inscrit dans le passé et qui nous rejoint dans
notre présent. Le temps ordinaire continue, mais rien n’est plus comme
si l’Eternel n’était pas venu séjourner parmi nous pour nous donner
d’avoir part à sa vie. Le temps ordinaire continue, mais les temps
sont accomplis, et nous ne devons donc point nous comporter comme
s’ils ne l’étaient pas.
Saint Augustin l’avait jadis compris, non sans difficultés
ni combats d’ailleurs. Il raconte qu’à un moment de sa vie, avant sa
conversion, ses réflexions sur Dieu « ressemblaient aux efforts de
ceux qui veulent s’éveiller et qui pourtant ne peuvent faire surface
et sombrent à nouveau dans les profondeurs du sommeil » ; il entendait
bien l’appel de Dieu, mais il n’y répondait que par « des paroles
nonchalantes et somnolentes » : « “Tout de suite ! voilà ! tout de
suite ! Accorde un petit instant !” Mais ces “Tout de suite ! tout de
suite !” jamais n’avaient de suite, et le “petit instant accordé”
traînait en longueur. » (Confessions, VIII, V, 12). Jusqu’au
moment où Augustin répondit pour de bon à l’exhortation de saint
Paul : « voici l’heure de sortir de votre sommeil… La nuit est
avancée, le jour est tout proche. Rejetons donc les œuvres des
ténèbres et revêtons les armes de la lumière » (Rm 13, 11-12)…
De fait, plusieurs siècles avant Augustin, saint Paul
avait vigoureusement invité à se convertir « tout de suite » et à
répondre « tout de suite » à l’appel du Christ. Il est vrai qu’il
croyait (comme la première génération chrétienne) à l’imminence de la
fin des temps, et l’on comprend qu’il ait dit si nettement aux
chrétiens de Corinthe : « le temps est limité… ce monde tel que nous
le voyons est en train de passer ». Mais le fait que l’histoire
continue de siècle en siècle n’enlève rien à l’urgence de l’appel. Non
pas que Paul nous demande d’être indifférents aux biens de ce monde ;
simplement il nous exhorte à ne pas nous y installer, à ne pas nous
conduire comme si ce monde n’était pas déjà marqué par les
commencements du Règne de Dieu et de la vie éternelle : « que ceux qui
pleurent » soient « comme s’ils ne pleuraient pas », que « ceux qui
tirent profit de ce monde » soient « comme s’ils n’en profitaient
pas ».
Nous vivons dans le temps ordinaire, mais c’est dans ce
temps même que retentit l’appel à la conversion et à la suite du
Christ. Il retentit d’abord pour chacun de nous. Il retentit aussi
pour notre Eglise, que le Christ a voulue « sainte et irréprochable »,
mais que nous savons blessée par les divisions héritées de l’histoire.
Oui, pour l’Eglise même, pour les Eglises et les confessions
chrétiennes encore séparées, il y a à entendre l’appel urgent à se
convertir, à se laisser réconcilier par le Christ, à donner au monde
le témoignage d’une communion qui soit réellement le signe de ce que
« les temps sont accomplis ».
Que ce soit en ce jour notre prière et notre espérance,
pour que le temps ordinaire de nos vies s’ouvre davantage à vie de
Dieu, et pour que nos communautés chrétiennes accueillent en vérité
Celui qui est déjà venu et dont nous implorons encore la présence
parmi nous et en nous – selon la fameuse prière des premiers
chrétiens : Marana tha, viens Seigneur Jésus ! |