Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


                                                                                             

Troisième dimanche C                                                                                                               dimanche 21 janvier 2007

Père Marc Rastoin,  jésuite

Néhémie 8,1-10 ; Ps 18 ;  1 Corinthiens 12,12-30 ; Luc 1,1-4 et 4,14-21

          Au commencement est le livre ! Comment ne pas être frappé par la répétition du mot ‘livre’ ? Nos lectures sont comme saturées par la mention du ‘livre’. Jésus « se leva pour faire la lecture, on lui présenta le livre… il ouvrit le livre et il trouva le passage où il est écrit »… On nous parle de la lecture du livre et de son écriture bien sûr ; mais aussi - surtout - de sa traduction et de son interprétation. Esdras traduit et explique : « Les lévites traduisaient, donnaient le sens et l’on pouvait comprendre » Jésus proclame et accomplit : « Cette parole de l’Ecriture… c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit. » Que nous dit ce ‘livre’ ?

         * C’est l’Ecriture - nous le savons - qui constitue le peuple juif : sa mémoire et son espérance. La mémoire de la présence de Dieu dans le passé nourrit l’espérance de sa venue dans l’avenir. Quant à nous, nous sommes nés de la façon dont le Christ a accompli l’Ecriture. Sur la croix, Jésus dit : « Tout est accompli » (Jn 19,30). Toute sa vie se trouve entre ces deux accomplissements. Mais, du fait que Jésus a lu, interprété et accompli l’Ecriture, serions-nous dispensés ni de l’interprétation ni de l’accomplissement ? Au contraire ! Nous aussi nous avons à lire et accomplir l’Ecriture ! Il y a 100 ans, Péguy écrivait : « Les Juifs lisent depuis toujours, les protestants depuis Calvin, les catholiques depuis Jules Ferry » (Cf. C. Péguy, Note conjointe sur M. Descartes, Pléiade, p. 1373). Bon, pour ce qui est de la Bible, ce n’est pas tout à fait exact ! Nous nous sommes mis à lire les Ecritures. Mais il nous reste encore du chemin à faire… Ce qui est sûr c’est que notre seul avenir comme communauté de croyants est dans une connaissance personnelle, intime, amoureuse et sans cesse reprise de l’Ecriture.

         * Un journaliste posait à un théologien américain, Stanley Hauerwas, la question bateau : ‘comment transmettre la foi à ses enfants ?’ - si tant est que l’on puisse transmettre la foi ! Il faudrait dire plutôt permettre de faire la rencontre de Dieu - Il répondit d’abord : ‘Qu’ils fassent du basket-ball !’ Parce qu’ils vont y apprendre tant de choses importantes pour la vie chrétienne : la patience, l’humilité, la solidarité. Ensuite il dit ‘faites-les lire !’ ‘Mais lire quoi ? des vies de saints ? la Bible ?’ ‘Tout !’ Pourquoi ? Parce qu’en lisant, on se découvre soi-même. En découvrant ce que d’autres êtres humains ont fait comme choix de vie, quelles sont les épreuves et les joies d’une vie humaine accomplie, on perçoit mieux ce que nous voulons vivre à notre tour. Aujourd’hui, nous entendons comment Jésus a lu l’Ecriture. Il a lu de façon à se connaître, à découvrir quelle était sa mission. Il a rencontré dans Isaïe la figure du Serviteur du Seigneur. Il l’a reconnue. Il s’est reconnu. Il a trouvé son Père et il s’est trouvé lui-même. Pascal écrivait « non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus Christ mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus Christ » (Pensées, B 548). Jésus aurait pu dire ‘non seulement je n’ai connu le Père que par l’Ecriture mais je ne me suis connu moi-même que par l’Ecriture’. Il nous revient de faire le même chemin. « Ignorer les Ecritures c’est ignorer le Christ » (Com. In Is. Prologue 1-2 CCL 73, 1-3) disait déjà St Jérôme.

          * Mais lire vraiment l’Ecriture, c’est l’accomplir car le Verbe s’est fait chair pour que nos chairs se fassent verbes ; la Vie s’est faite Parole pour que nos vies deviennent à leur tour paroles… Jésus a lu et il a vécu l’Evangile. Luc aussi et il a l’a mis par écrit : « J’ai décidé moi aussi… d’en écrire le récit ». Lire l’Ecriture, c’est ce qui nous permet d’écrire à notre tour. Ecrire quoi ? Un Evangile. Nous avons tous notre ‘cinquième évangile’ à écrire. L’Evangile nous met en chemin dans une chaîne de témoins. Jésus, Yeshua, lit Isaïe, Yeshayahou – c’est presque le même nom - et il devient ce qu’il est, le salut de Dieu, le Verbe qui est Parole et Acte : « Am Anfang war die Tat » traduisait justement Goethe (Faust I, v. 1237) : ‘Au commencement est l’Acte’. Acte de lecture, acte d’accomplissement… Le Christ écrit sur le sable de nos vies la miséricorde de Dieu et il la proclame. Et des disciples se mettent eux aussi à écrire et à proclamer. A notre tour, dans nos vies et dans celles de nos frères, mettons-nous à écrire et à proclamer. L’Ecriture appelle d’autres écritures ; l’Evangile appelle d’autres évangiles ; le Christ appelle d’autres christs. Devenons ce qu’il a été : un Serviteur ; Devenons ce que nous sommes : des « serviteurs de la Parole ». Amen. Amen.