Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                             

Troisième dimanche de l'Avent B                                                              14 décembre 2008

Père Bruno de Gabory, jésuite                                

 

Jean 1, 6-8.19-28

Notre monde est en crise : la faim, la guerre, le terrorisme, le sida, les systèmes économique et financier… Notre confiance fait du yoyo comme les indices boursiers, nous attendons des hommes providentiels…

Le monde de Jean-Baptiste était en crise : plus d’indépendance, plus de prophètes, l’invasion des grecs et de leur culture philosophique, des romains et de leur occupation… Les réponses sont multiples : les sadducéens collaborent, les esséniens partent au désert, les pharisiens réfléchissent…

Pari ceux-ci, la majorité espère un retour au passé, une restauration ; ils se raccrochent à la Torah donnée par Dieu. S’il n’y a plus de prophètes, ils sont fils de prophètes et peuvent l’interpréter pour résoudre les problèmes de la vie quotidienne. Le risque est, puisque Dieu se tait, qu’on agisse, mais en se passant de Dieu.

D’autres attendent, et en particulier le retour d’Elie. Ils se rattachent au prophète Isaïe et à un courant que nous appelons « apocalyptique », dont le texte source est justement Is 61, notre première lecture de ce dimanche. Plus qu’un genre littéraire très imagé, sa caractéristique est l’attente. Attendre quoi ? qui ? Une intervention décisive de Dieu, c’est-à-dire que Dieu intervienne lui-même en faveur de son peuple, pour le racheter de son péché, le justifier ou le pardonner, c’est la même chose.

Le risque est symétrique : puisque Dieu se tait, on attend sans rien faire.

Or voici que du désert, au bord du Jourdain, apparaît un nouvel intervenant. Il a revêtu l’uniforme du prophète Elie, le manteau en poil de chameau. Il mange écologique, des sauterelles. Il annonce la fin du monde. Mais qui est-il ? On envoie une commission de pharisiens et de lévites pour enquêter. L’individu – c’est le fils d’un prêtre du Temple – refuse d’entrer dans les catégories : il n’est ni le Prophète (le nouveau Moïse), ni le Messie (le nouveau David), ni Elie (dont on attend le retour). « Je ne suis pas ! » Mais alors, qui es-tu ? D’où parles-tu ? « Je suis la voix qui retentit dans le désert… » Jean-Baptiste se réfère à un oracle d’un prophète anonyme de la fin de l’exil, que nous appelons le second Isaïe.

Le prologue de l’évangile de Jean nous présente Jean Baptiste comme un témoin, entendons non pas un observateur, mais quelqu’un d’engagé. Il est la Voix, le medium, pas la Parole, le contenu. Or nous savons reconnaître une voix, par exemple celle de la Callas, même si elle chante en allemand ou en italien, langues que nous ne comprenons pas.

Et Jean-Baptiste parle effectivement de quelqu’un « que vous ne savez pas ». Il ne s’agit pas du verbe ‘connaître’, mais du verbe ‘savoir’ qui dans saint Jean veut dire : quelque chose, quelqu’un dont vous n’avez aucune idée, qui va faire éclater toutes vos références. Il s’agit d’accueillir une nouveauté radicale, un homme neuf, d’arrêter nos statistiques, nos prévisions, nos plans de relance. Nous ne sommes plus dans le futur, mais dans l’à venir. Est-ce bien cela notre attente en cet Avent ?

Et Jean-Baptiste prêche la conversion, pas la révolution. Il dit Je : il n’est plus anonyme. Il parle en clair : son message n’est pas caché, crypté. Il parle à tous : rien de réservé à quelques uns, d’ésotérique. En tout cela, il annonce la venue de Dieu, mais reste tributaire des images apocalyp­tiques. C’est d’un au-delà de la terre qu’il parle. Et cela va amener Jésus à se séparer de lui, à cesser d’être son disciple. Car Jésus vient déjà réaliser le Royaume sur terre !

Et moi ? Et nous ? Sommes-nous en attente ? de quoi ? de qui ? L’espérance est une dimension fondamentale de la foi, une ouverture à celui qui nous dit : « Voici que je fais toute chose nouvelle. Ne le voyez-vous pas ? » (Is 43,19) Le risque est double. Soit mon attente est vague, j’attends un sauveur qui va tout faire, je joue au loto, je suis dans la magie… et je démissionne. Soit je relève mes manches, je me bats, j’élabore des plans, je « me » convertis… et je risque d’enfermer Dieu dans mes conceptions ou de me prendre pour Dieu. Un des critères du vrai prophète est qu’il renvoie à quelqu’un d’autre : « Je ne suis pas… Voici l’agneau de Dieu… Allez et suivez-le. » Un des critères du vrai disciple est qu’il s’attache à la personne de Jésus au-delà de la voix, du message, des titres. C’est valable pour Pierre et les apôtres, pour Paul comme pour Nicodème. C’est toujours valable pour nous.

Le psaume après la première lecture a été remplacé par le Magnificat. C’est nous proposer Marie comme la parfaite incarnation de l’attente, celle qui ne cherche pas à comprendre, à maîtriser, mais qui est ouverte à l’intervention de Dieu. Demandons-lui de nous faire entrer dans son attente.


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