Entrer dans cette splendide scène de
l’évangile de Jean, c’est entrer dans sa mise en scène. Dans toute la
présence corporelle, charnelle, sensorielle de son récit. Pas d’abord
pour « faire notre propre cinéma » ou re-écrire notre pièce de
théâtre. Même si Jean est plutôt doué dans ce registre. Mais avant
tout parce que dans la Bible c’est le corps humain, et le monde tel
qu’il est, qui sont les lieux - les seuls lieux - de la rencontre de
chaque personne avec Dieu. Si bien que, dans ce récit de la rencontre
de Jésus avec la femme de Samarie, chaque notation, chaque référence
est un appui pour avancer dans notre découverte et notre
reconnaissance de Jésus comme Christ, Messie et Sauveur du monde.
Le premier registre est le monde, créé
par Dieu. Le monde, selon les quatre éléments qui le constituent,
présents ici dans leur force première. Un peu comme dans la Genèse.
La terre d’abord. Donnée par Dieu.
Celle que Jésus vient de parcourir, les pieds pleins de sa poussière.
Mais aussi le terrain donné par Jacob à son fils Joseph. Dans le
territoire de Samarie, plein d’histoires entre Judée et Galilée.
Territoire qu’un juif hésite à traverser.
L’eau, au fond du puits profond.
L’eau, élément de base qu’il faut venir puiser chaque jour pour vivre.
Le puits, lieu de rencontre. Lieu où se préparent les alliances et les
mariages. Lieu des conflits aussi, à propos des troupeaux.
La lumière. Le feu du soleil en plein
midi. Si vertical à cette heure qu’il n’y a quasiment plus d’ombre.
Tout est éclairé. Toute vérité peut venir à la lumière, au grand jour.
Et l’on peut même voir le soleil se refléter au fond du puits.
L’air. L’air brûlant qui vibre. Le
souffle chaud. La soif, le désir de l’eau. La force et la vérité des
paroles soulignées par la sècheresse de l’air.
Puis, au centre, un seul homme, une
seule femme, un peu comme dans la Genèse. Pas d’arbre ni de serpent,
pas de fruit défendu. Mais deux êtres que tout sépare. Et une soif, un
désir de Dieu, une promesse d’eau vive, les lient progressivement. Une
vérité se fait, qui vient à la lumière de Dieu. Un dévoilement et une
reconnaissance sont en marche.
Et enfin, dans leur mémoire, dans leur
histoire, comme tout autour d’eux, se dressent de grandes figures qui
donnent sens et profondeur à leur rencontre. Pour une pièce de théâtre
on peut penser à quatre grands panneaux peints entourant le puits.
« Notre père Jacob », petit-fils
d’Abraham, père de douze fils, à la tête de chacune des douze tribus
d’Israël. Comme les douze apôtres choisis par Jésus, fils de David,
pour la nouvelle alliance.
Moïse est là aussi, lui qui frappa le
rocher au désert sur l’ordre de Dieu, et l’eau jaillit pour que le
peuple puisse boire et vivre.
La mémoire qui vient de l’avenir aussi
: l’eau que Jean voit couler du côté du Christ en croix. L’eau du
baptême dans l’Eglise, pour passer la mort et entrer dans la vie
éternelle.
Jusqu’au bout de l’Apocalypse où Jean
voit encore couler « l’eau de la vie : un fleuve resplendissant comme
du cristal, qui jaillit du trône de Dieu et de l’Agneau. »
Il ne me reste plus qu’à entrer dans
la scène, physiquement, corporellement. Avec ma soif et ma faim. Avec
ma méfiance incorrigible, mêlée à mon réel désir de Dieu. Avec le
repli des ombres auxquelles je tiens, tout en désirant vraiment venir
à la lumière. Pour entendre la promesse d’eau vive. Pour consentir à
la rencontre du Sauveur du monde sur mon propre terrain, et m’exposer
enfin à sa lumière.