Parcourir le chemin d'Emmaüs, à notre tour.
Disciples de Jésus-Christ, nous sommes des pèlerins, selon une
expression remise en honneur par le Concile Vatican II. Des pèlerins
parcourant les mêmes routes humaines que nos contemporains. Nous ne
vivons pas dans un autre monde. Mais dans cette marche avec tous,
dans cette histoire commune, nous faisons - comme Cléophas et son
compagnon - l'expérience d'être rejoint par l'Inconnu, par le
Christ, alors même que le jour baisse.
Pour
les deux disciples, Jérusalem dont ils s'éloignent ne peut plus rien
apporter. « Nous qui espérions qu'il serait le libérateur
d'Israël ! »... « nos dirigeants l'ont livré, ils l'ont fait
condamné à mort et ils l'ont crucifié » Alors, est-il vivant, comme
le prétendent quelques femmes ou bien est-il définitivement mort ?
Chers amis, puisque nous sommes concernés par ce débat au centre de
la foi, interrogeons-nous, comme les deux disciples et
demandons-nous : allons-nous « croire » sur parole qu'il est vivant,
ou bien exigeons-nous, nous aussi, de voir pour croire ? Face à
cette discussion qui traversait l'Eglise naissante et qui est
toujours d'actualité, Jésus prend position :
« Vous
n'avez donc pas compris ! » Nous n'avons pas compris car nous
sommes, en effet, « sans intelligence » et « lents à croire ». Mais
cela n'empêche nullement Jésus de nous rejoindre sur nos chemins - y
compris les chemins tortueux qu'il nous arrive d'emprunter. Il nous
rejoint et fait route avec nous. Celui que l'on appelle
« l'Emmanuel », « Dieu avec nous », ne nous laisse jamais seuls. Il
nous rejoint dans le concret de notre vie, même dans nos choix les
plus contestables.
Allons-nous « croire » sur parole, ou bien exigeons-nous de voir
pour croire ? Les deux disciples n'ont jamais vraiment vu Jésus. Sur
le chemin il reste un étranger, « leurs yeux étaient aveuglés, et
ils ne le reconnaissent pas » nous dit saint Luc. Est-ce parce que
le nouveau mode de présence du Christ est inaccessible aux sens ?
Est-ce parce qu'inconsciemment les deux disciples refusent qu'il
soit vivant ? Peu importe au fond mais nous en sommes tous là :
Jésus ne nous rejoint désormais qu'à travers les autres hommes, qu'à
travers l'humanité... si du moins nous croyons qu'il est vraiment
ressuscité. Les deux disciples le reconnaissent quand il partage le
pain avec eux mais déjà il n'est plus là : il ne leur reste que le
pain. La formulation de Luc se rapporte clairement à l'Eucharistie.
« Il prit le pain, le bénit et le leur donna ». Nous non plus
n'avons jamais vu le Christ... Que reste-t-il aux disciples pour
tenir dans la foi ? Que nous reste-t-il pour nourrir notre foi, pour
la faire grandir ?
-
D'abord les Ecritures. Mais alors nous acceptons de nous mettre à
l'écoute de l'Inconnu expliquant dans toutes les Ecritures « ce qui
le concernait ». Moïse et les prophètes que Jésus explique aux deux
disciples trouvent leurs sens définitif - leur accomplissement dans
cette Ecriture nouvelle : « Ne fallait-il pas que le Messie souffrît
tout cela pour entrer dans la gloire ? » Et sur notre chemin de
relecture des Ecritures nous croisons de nombreux témoins : ainsi la
foi de Paul qui nous aide à nous centrer sur l'événement de la
révélation et de notre foi : la croix et la résurrection de
Jésus-Christ. Nous croisons la foi de Pierre, s'adressant aux foules
le jour de la Pentecôte : « Ce Jésus, Dieu l'a ressuscité; nous
tous, nous en sommes témoins ».
-
Après les Ecritures, la fraction du pain. Les disciples invitent à
rester avec eux Celui qui leur avait ouvert les Ecritures. Invité à
se mettre à table avec eux. A la fraction du pain, leurs yeux
s'ouvrent et ils reconnaissent dans l'Inconnu Jésus, le crucifié,
qui est vivant. Ce geste de la fraction du pain, indissociable de
l'écoute de la Parole de Dieu qui a précédé, est le moment décisif
de la reconnaissance du Christ au milieu des siens. Avec l'Ecriture
il nous reste la fraction du pain. Et au-delà du rite il y a ce
qu'il signifie : notre adhésion à la loi de l'amour qui nous invite
à donner notre vie, notre chair, notre sang pour que d'autres
vivent.
-
Après les Ecritures, la fraction du pain, la communauté. Cléophas et
son compagnon laissent là leur repas et repartent vers Jérusalem où
ils vont trouver les Apôtres. Nous voyons naître l'Eglise, la
communauté rassemblée au nom du Christ. Echange de paroles. Les
Apôtres authentifient la foi en la Résurrection. « C'est vrai ! Le
Seigneur est vraiment ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. »
L'intelligence des Ecritures conduit à la fraction du pain et au
partage, et le partage fonde la communauté. « Ce Jésus, Dieu l'a
ressuscité » - s'exclame Pierre le jour de la Pentecôte.
Son
successeur Jean-Paul II n'a pas dit autre chose au cours de son
pèlerinage qui vient de s'achever. Au 1er janvier
dernier, lors de la traditionnelle « Journée mondiale de la paix »,
il écrivait que grâce au Christ mort et ressuscité - avec son aide -
« le chrétien nourrit une invincible espérance ». Chers amis, nous
ne sommes jamais sans le Christ, et le Christ vivant : le Christ
révélateur du visage du Père et de la vérité de l'homme. Cette
conviction doit nous aider à « passer » - c'est cela la véritable
« conversion » - vers la foi en cette Présence qui nous habite.