Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


Homélie             

                                                                                             

Troisième dimanche de Pâques  (A)                                                                                                   6 avril 2008

Père Michel Farin,  jésuite                                                                

Luc 24, 13-35

« Ô cœurs sans intelligence, lents à croire tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire ? »

Ceux qui ont entendu ces paroles d’un Inconnu, sur la route, avaient perdu tout espoir. Ils avaient projeté sur un homme « qui s’était montré un prophète puissant », un avenir imaginaire marqué d’un fantasme de toute puissance : « Nous espérions qu’il serait le libérateur d’Israël ! » Non seulement l’avenir projeté s’est écroulé, mais le passé vécu avec cet homme a perdu tout son sens : il a été jugé par les instances suprêmes du peuple, condamné comme imposteur et livré à la dérision de la Croix.

« Ô cœurs sans intelligence, lents à croire… »

Entendre ces paroles, en étant rejoints par la présence du Christ ressuscité, implique donc, aujourd’hui comme hier, de vivre d’abord l’écroulement d’une projection sur l’avenir qui nous conduit à désespérer de notre propre histoire.

Cette projection repose sur une fausse interprétation de l’histoire, celle que nous lui donnons à partir de notre jugement propre. Or notre jugement propre est aveuglé, depuis toujours, par un soupçon sur le don de la vie qui ne nous conduirait finalement qu’à la mort. Ce soupçon nous empêche de croire au don du Créateur et nous livre à la peur qui alimente en nous une volonté de toute puissance dans un débat désespéré contre la mort. Selon cette interprétation désespérante de l’histoire, c’est finalement toujours la mort qui gagne, qui a le dernier mot.

C’est bien ce qu’expriment les deux disciples sur la route. Le récit qu’ils font des événements est exact. Tel est bien ce qui s’est passé, vu du dehors. C’est leur interprétation qui est fausse.

Ils disent, en effet, qu’ils espéraient que Jésus de Nazareth serait le libérateur d’Israël à travers ce qui s’est réellement passé. Il vient de libérer Israël et tout homme de la mort conçue comme l’exécution d’une condamnation par Dieu de l’humanité. « Il a libéré tous ceux qui, par peur de la mort, passaient leur vie dans l’esclavage. » dit l’épître aux Hébreux. En révélant que Dieu était avec eux jusque sur la croix sans les accuser, Jésus a libéré les hommes de l’emprise de Satan, l’Accusateur.

Mais le jugement aveuglé des disciples, comme le nôtre, ne peut reconnaître immédiatement ce qui s’est réellement passé sur la croix. C’est pourquoi la présence à côté d’eux de Jésus ressuscité demeure encore celle d’un Inconnu pendant la longue marche qu’ils vont faire ensemble.

De cet Inconnu ils vont alors entendre une Parole qui va faire brûler leur cœur, en les libérant de leur interprétation désespérante pour les ouvrir à une nouvelle interprétation de l’histoire.

« Cœurs sans intelligence, lents à croire tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ». Jésus appelle ses interlocuteurs à croire pour retrouver la véritable intelligence, celle du cœur.

« Alors il leur interpréta dans toutes les Ecritures ce qui les concernait. »

En se confiant à eux, en leur faisant partager sa propre interprétation de l’histoire à partir de ce qui le concerne personnellement, Jésus appelle ses disciples à se fier en lui et en tous les témoins qui l’ont précédé. Croire, se fier, implique aussitôt la reconnaissance de l’autre, en son double sens : identifier quelqu’un en se réjouissant de sa présence comme d’un don. Cela fait brûler le cœur en nous donnant d’éprouver la présence de l’autre, de l’intérieur et non plus du dehors. Nous pouvons alors interpréter les événements de l’intérieur, selon l’Esprit qui les fait vivre, et non plus seulement de l’extérieur, dans leur objectivité impersonnelle.

Alors Jésus va bouleverser ses disciples, non pas en leur donnant une information qui leur manquait, ni en développant une nouvelle théologie, mais en leur faisant partager un secret, son secret : « Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ? »

A moins de comprendre cette phrase à nouveau de l’extérieur, comme si un Dieu pervers voulait faire payer par la souffrance la récompense de sa gloire, ce secret ne peut être qu’un secret d’amour. Cette question de l’Inconnu à ceux qu’il a rejoint au fond de leur détresse est celle du Bien Aimé à sa Bien Aimée qu’il vient de rejoindre au de l’enfer pour pouvoir lui dire : «  Aujourd’hui même tu es avec moi dans le Paradis ! », toi que j’ai libéré de toute méfiance. Ne fallait-il pas ? ne peut s’entendre que comme une confidence sur la nécessité de l’amour. C’est elle seulement qui nous bouleverse et va nous faire reconnaître l’Inconnu dont la présence ne nous a jamais quittés, la présence de Dieu là même où nous la fuyions dans l’esclavage de notre jugement propre.

Mais parvenus là, le cœur brûlant, il nous reste encore à obéir à ce qui brûle en nous, obéir au véritable Esprit de l’Histoire en lui donnant corps. Il nous reste à ouvrir notre porte au prochain, Inconnu, démuni, sans toit, à la tombée de la nuit. « Reste avec nous : le soir approche et déjà le jour baisse. » Il nous reste à ouvrir notre porte au Ressuscité.

Alors nos yeux s’ouvriront et nous le reconnaîtrons comme un frère, en partageant son pain et son action de grâce éternelle, celle qui nous fait dire avec lui en toute confiance : « Abba, Père », libérés de la peur par l’Esprit Saint, ressuscités avec lui.


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