|
3ème
dimanche de Pâques C
dimanche 22 avril 2007
Père
Paul Valadier, jésuite
Jean 21, 1-14
Le plus stupéfiant sans doute dans la page que vous venons de lire
est sa simplicité, sa familiarité, presque sa banalité. Voici que
les apôtres après la disparition de Jésus ont repris leur vie
ordinaire et retrouvé leur profession. Pêcheurs ils étaient avant le
grand départ pour l'aventure à la suite de Jésus, pêcheurs ils
redeviennent. Pêcheurs peu chanceux apparemment, du moins cette
nuit-là, puisque au petit matin ils rentrent bredouilles. Sur la
plage pourtant, un homme inconnu d'eux leur enjoint de jeter encore
leurs filets. Ce qu'ils font, et cette fois avec un succès tel qu'il
ouvre les yeux du seul Jean, tandis que les autres restent dans
l'aveuglement. Et voici que cet inconnu a aussi préparé un feu de
braise et qu'il les invite à une sorte de pique-nique fait des
poisons ramenés du lac. Ici encore c'est le partage du pain et de la
nourriture qui, comme dans le cas des disciples en route vers
Emmaüs, leur révèle la présence du Ressuscité.
Stupéfiante banalité de cette manifestation du Christ à ses
disciples. Rien des traits habituels liés à la manifestation du
divin dans toutes les religions. On aurait pu s'attendre à ce que le
Ressuscité se montre à eux avec éclat, dans l'éblouissement d'une
Révélation surnaturelle, divine, imposante. On aurait pu penser que
le Ressuscité aurait montré sa divinité avec éclat, dans
l'éblouissement d'un être exceptionnel, éclat qui aurait obligé à
tenir cette distance qui est de rigueur envers le divin. Or rien de
tel ici : pas de spectacle, pas de ces théophanies où la divinité
apparaît avec puissance et dans un éloignement qui appelle
normalement le respect, voire la terreur sacrée. Le Ressuscité
s'introduit dans la vie de ses disciples selon les sentiers
ordinaires qui sont les leurs : à travers leur métier de pêcheur, à
travers la pâte humaine qui leur est familière, du dedans de leur
expérience humaine, en leur proposant un repas familier sur un coin
de plage. Sans discours démonstratif, sans même la moindre parole
d'explication ou de justification. Rien que du familier et du banal.
Or cet épisode n'est pas propre à l'Evangile de Jean. Nous
retrouvons la même familiarité et une identique absence de
démonstration éclatante chez Saint Luc. Souvenons-nous en effet des
deux disciples qui sur la route d'Emmaüs ruminent leur déception
devant cet inconnu qui se joint à eux. Eux non plus ne voient qu'un
visage familier dans cet inconnu : il faudra d'un côté la relecture
des Ecritures pour asseoir leur espérance en déroute et de l'autre
le partage du pain pour qu'ils reconnaissent dans ce voyageur
anonyme la présence du Ressuscité. C'est que chez Jean comme chez
Luc, nous touchons un trait essentiel de la présence du Ressuscité,
et finalement de Dieu lui-même, tel que nous le révèle la foi
chrétienne. Jésus-Christ ressuscité ne se rencontre nulle part
ailleurs que dans notre existence ordinaire : chercher
l'extraordinaire ou l'extravagant, attendre des éblouissements ou
des révélations surprenantes, conduirait à l'impossible
reconnaissance de ce Dieu qui nous rejoint dans notre humanité même.
Il ne nous apparaît pas dans la tempête ou l'orage, dans
l'exceptionnel ou le hors norme. Il se fait présent à nous dans la
familiarité et la simplicité d'un Dieu qui a pris visage humain, qui
n'est rien d'autre que ce visage familier.
En réalité quelle plus belle image peut-on donner de la
transcendance ou du Tout-Autre ? Comme il sera dit au matin de
l'Ascension à des disciples qui attendent encore un coup d'éclat,
n'allez pas chercher très loin Celui qui est présent dans le concret
de votre vie, qui est ce compagnon familier qu'on ne trouve pas
ailleurs que dans le partage du pain, donc aussi dans le visage de
tout autre. Bouleversante Révélation de Dieu en réalité : Celui-ci
n'est jamais où l'on croit, dans un au-delà inaccessible ou dans des
manifestations bouleversantes. Il s'est fait l'un des nôtres ; il
habite parmi nous ; il nous est plus familier à nous-mêmes que
nous-mêmes comme dira Saint Augustin. Nous devons l'accueillir là où
Il se manifeste, dans une proximité qui nous surprend toujours, qui,
elle, est proprement bouleversante. Surtout quand nous croyons
honorer Dieu en le maintenant dans la distance, alors qu'il est
présent dans nos cœurs, ou dans le pain partagé. Que cette
Eucharistie où Il nous invite, comme il invita les disciples sur la
plage, soit pour nous le vrai lieu de la Révélation du Ressuscité,
donc du divin. Le vrai lieu de la reconnaissance du Dieu de
Jésus-Christ, du Dieu qu'est Jésus-Christ, le Tout-Autre enfoui au
cœur de notre humanité.
|