Quelle leçon scandaleuse nous
donnent les disciples dans les textes que, jour après jour, nous lisons dans
la liturgie post-pascale ? Cadenassés dans leur demeure, enfermés chez eux,
non seulement ils ne courent pas les rues pour annoncer la Bonne Nouvelle,
mais ils sont transis de crainte, travaillés par le doute. Même les femmes qui
allèrent au tombeau demeurèrent muettes de crainte, nous dit l'évangéliste
Marc (chapitre 16, verset 8) . Quel étrange exemple ne donnent-ils pas, eux
qui les premiers devraient se répandre dans le monde pour annoncer la
Résurrection du Seigneur? Et aujourd'hui même dans la lecture que nous venons
d'entendre, il faut que Jésus en personne force les portes, s'impose à ses
disciples, les oblige à une démonstration spectaculaire en s'invitant à leur
table contre leur gré, pour les sortir de leur incrédulité. Qu'en est-il alors
de la joie rayonnante de Pâques, de l'éclat communicatif du message, de la
lumière soi-disant vainqueur des ténèbres ? Tout le discours fébrile qui
remplit nos liturgies depuis Pâques ne serait-il pas ainsi contredit par la
tiédeur et la paralysie des disciples ?
Mais c'est peut-être que nos
enthousiasmes sont quelque peu déplacés. En matière religieuse, l'enthousiasme
et l'exaltation ne sont jamais bonnes conseillères, et la réserve des
disciples, leur peur même devant le message à diffuser, leur incrédulité
pourraient bien nous enseigner quelque chose de fondamental. Si vraiment la
résurrection de Jésus est une nouvelle inouïe, sans précédent, une réalité
sans commune mesure avec l'expérience commune, comment serait-il possible
d'être de plain-pied avec elle? Comment pourrait-on la diffuser comme une
denrée banale vendue sur les trottoirs au hasard des rues? Comment serait-il
possible de la monnayer comme de l'évident ou de l'immédiatement accessible?
On opérerait alors un faux monnayage à l'égard d'une expérience dans laquelle
on ne peut entrer que peu à peu, qui ne peut que se dévoiler avec le temps, en
ayant travaillé, bouleversé, retourné, converti ceux et celles qui l'ont
d'abord accueilli sans comprendre, sans pouvoir comprendre .
C'est pourquoi Jésus promet à
ses disciples dépassés par l'événement que l'Esprit leur sera donné ; et cette
annonce de la Pentecôte indique qu'en effet ils ont encore du chemin à faire,
qu'ils ont à s'ouvrir à ce qui leur échappe, qu'ils ont à être initiés pour
entrevoir un peu mieux ou un peu moins mal de quoi il s'agit. Comment ne pas
comprendre que l'expérience des disciples doit être la nôtre? Ne faisons pas
les fanfarons, ne proclamons pas trop hâtivement que nous avons compris, que
nous savons de quoi il s'agit avec la résurrection de Jésus. Admettons
humblement que l'événement nous dépasse, que nous avons toujours à nous ouvrir
à son mystère, à sa grandeur, à son inouï. Admettons que nous ne comprenons
pas bien et qu'il nous avons besoin de l'Esprit pour grandir dans une
expérience qui nous dépasse. Jésus doit forcer la porte de notre entendement
et de notre cœur pour qu'Il nous explique les Écritures et pour que nous
échappions à nos doutes et à nos peurs. Pour cela, encore convient-il, comme
les disciples, de reconnaître nos doutes et de confesser nos peurs…
Mais il faut éviter une
nouvelle méprise. On pourrait penser qu'une fois l'Esprit advenu, la clarté va
nous envahir, que tout sera net et bien compris, bref que la résurrection du
Seigneur aura en quelque sorte perdu son mystère. Comme si l'Esprit venait
boucler, fermer, conclure ce qui doit rester ouvert, béant, toujours
mystérieux. Bien au contraire il nous faut avouer que, même animés de
l'Esprit, nous ne sommes jamais bien assurés de croire ce que nous professons
croire, que l'objet de notre foi nous reste toujours à distance. Bienheureuse
distance si elle veut dire que la Résurrection du Seigneur suscitera toujours
en nous l'étonnement, la stupeur, la surprise, qu'elle ne sera jamais réduite
à du bien connu, à du familier vulgaire et disponible. Cette ouverture sera
alors la condition de notre croissance dans la foi, et comment serait-elle
possible en effet si nous pensions que l'Esprit nous comble de certitudes
apaisées ou que nous savons tout de ce qui est à croire ? L'attente de
l'Esprit est donc l'attente de cet émerveillement qui creusera en nous le
désir de croire et de comprendre, en sachant qu'un tel désir ne sera jamais
saturé ou satisfait, puisqu'en l'affaire il y va du désir de Dieu même.