Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 

Homélie             

                                                                                               

4ème dimanche ordinaire - Année C   

Luc 4, 21-30

Père Laurent Basanese, jésuite     

 dimanche 31 janvier 2010

                                                                                         

         Frères et sœurs, qu’il est difficile d’aimer ! d’aimer en vérité, dans la vérité, c’est à dire comme Jésus, le fils de Joseph le charpentier. Nous le voyons aujourd’hui prêcher à la synagogue de Nazareth, et tant qu’il dit des paroles douces, gentilles (« L’Esprit du Seigneur est sur moi… Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres… annoncer une année de bienfaits » : c’était la lecture de dimanche dernier), tant qu’il dit des paroles consolantes, « qui vont dans le sens du poil », tout le monde est dans l’admiration : « Tous lui rendaient témoignage, dit l’Evangile » Mais à peine suggère-t-il que ce « message de grâce » n’est pas automatique, et surtout qu’il n’est pas réservé à la seule communauté des fidèles, à ceux qui sont là, à ceux qui ont fait l’effort de se déplacer pour assister au culte et qui mériteraient donc – en bonne logique humaine – d’être les premiers gratifiés selon cet autre dicton : « Premiers arrivés, premiers servis ! », voilà que leurs louanges se transforment en jalousie, leur écoute en fermeture, leur bienveillance en colère… La Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu, oui, je veux bien l’entendre, mais à condition qu’elle rentre dans mes cases, qu’elle ne me bouscule pas trop, et qu’elle me fasse du bien, tout de suite ! Je suis prêt à être flatté, encouragé, cajolé, écouté, mais n’allez pas me parler de ce qui fait problème dans ma vie, de ce qui est tordu, et qui mériterait un minimum d’examen, de redressement et de correction...

         Le prophète pourtant – Jésus compris – a pour mission de dire parfois (souvent) ce qui ne fait pas plaisir, mais qui doit être entendu pour provoquer un ressaisissement. Il met le doigt là où ça fait mal, non par masochisme, mais pour « réveiller » la conscience. Bien sûr, tout cela doit se faire dans un esprit de charité, selon ce passage de saint Paul dans la 2e lecture : « J’aurais beau être prophète, avoir… toute la connaissance de Dieu, et toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. » C’est à dire que j’aurai beau être du côté de la « vérité » (comme les prophètes), être dans mon bon droit, « avoir raison », « savoir », s’il me manque l’amour, cela ne sert à rien (saint Paul va plus loin : il dit qu’un prophète sans amour n’est rien). En cela, frères et sœurs, résident nos multiples difficultés à aimer de manière vraie : comment articuler, en nous, la charité et la vérité ? Car oui, nous voulons aimer et être aimé, sinon à quoi bon vivre, à quoi bon gagner de l’argent, à quoi bon savoir beaucoup de choses… si c’est pour mourir un jour ? Mais comment aimer de manière juste, vraiment, en vérité ?

         Souvent nous, les hommes, il faut bien le reconnaître, nous nous trompons. Dans notre désir d’aimer radicalement, foncièrement, nous sommes soit trop durs, soit trop doux avec les autres : ou bien nous prenons le rôle du prophète (du mauvais prophète) qui dit glacialement ses quatre vérités à son frère (auquel il veut du bien pourtant !) ; ou bien nous sommes dégoulinants de charité molle, sans consistance, nous nous écrasons, tout gentils face à lui – même devant des choses inacceptables – par peur de l’égratigner… Une radicalité désordonnée semblable se retrouve d’ailleurs dans notre relation à Dieu : je déclare aimer Dieu seul, je crois fermement en lui, alors que je suis odieux avec mon voisin, mon frère le plus proche (l’homme disparaît devant une idée de Dieu que je me fabrique, absolue, glaciale elle aussi) ; ou bien inversement, je tombe – par exemple – passionnément amoureux de quelqu’un au point que j’en viens à oublier Dieu parce qu’il prend toute la place et fait obstacle entre moi et la source de l’amour qui est Dieu, et je m’englue dans cette relation qui petit à petit m’étouffe (Dieu en moi disparaît devant une idée de l’homme excessive).

Où placer alors le curseur, entre la charité et la vérité ? Comment faire pour être équilibré ? Grâce à Dieu, la vie et les relations humaines, notre relation avec le Seigneur ne sont pas une question de balance et de calculs infinis : nous sommes faits pour aimer ! c’est à dire pour donner, nous donner, et donc ayons d’abord fondamentalement confiance en ce souffle qui nous envoie toujours plus loin, confiance en cette parole qui nous dit : « Lève-toi… ne tremble pas… je suis avec toi » (1e lecture). Certes l’amour auquel nous sommes appelés exige la vérité, selon cet autre mot de saint Paul : « L’amour… ne fait rien de malhonnête… ; il ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai. » Et c’est pour cela aussi, frères et sœurs, qu’il y a toujours à veiller, à prêter attention à la parole des prophètes, afin de ne pas refermer la main sur les dons que nous recevons, ou croire que la grâce est un dû réservé, comme les gens de la synagogue de Nazareth dans l’Evangile d’aujourd’hui.

La contemplation de la vie du Christ, la connaissance intérieure du Christ qui nous est donnée dans la prière et les sacrements – principalement l’eucharistie et le pardon – est la voie pour nous apprendre à aimer vraiment et passionnément, à la fois Dieu et l’homme, sans sacrifier l’un à l’autre, car notre Dieu possède un visage humain ! Ne craignons pas de le mettre en premier dans notre vie : le reste nous sera donné de surcroît, nous dit le Christ ; et si nous prenons conscience que nous avons fait fausse route, que nous avons mal aimé, tant qu’un souffle de vie nous habitera, il sera encore possible de revenir à lui et de lui dire de tout notre cœur : « Seigneur mon Dieu, tu es mon espérance, mon appui dès ma jeunesse », donne-moi de t’aimer, apprends-moi à aimer en vérité, dans ta lumière, sous ton regard, tous les jours de ma vie !