Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


Homélie             

                                                                                             

Quatrième dimanche (A)                                                                                                   3 février 2008

Père Laurent Basanèse,  jésuite                                                                

 

Sophonie 2, 3; 3, 12-13 – Ps 145 – 1Corinthiens1, 26-31 – Matthieu 5, 1-12

         S’il y avait un désir commun à tous les hommes, un désir que l’on trouverait aussi bien chez les riches que chez les pauvres, chez ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas, ce serait peut-être que tous recherchent le bonheur : nous désirons tous être heureux sur cette terre. Le problème, c’est que nous ne sommes pas d’accord sur ce que nous entendons par « être heureux. » St Thomas d’Aquin, après d’autres penseurs, disait déjà que « beaucoup estiment que la béatitude (le bonheur), ce bien parfait de l’homme, consiste dans les richesses, d’autres dans les plaisirs, d’autres dans quelque autre chose » (ST. I, q. 2, a. 1, sol. 1). Et aujourd’hui, nombreuses sont les personnes qui pensent de même : tout est relatif, cela dépend de chacun, l’essentiel est de s’épanouir et de découvrir au fond de soi « sa voie », si possible en gagnant bien sa vie et en faisant quelques voyages pour se ressourcer et garder l’équilibre. Alors, le bonheur, une coquille vide, que chacun remplit à sa guise ?

Si l’on attend de Dieu d’être éclairé sur ce qu’il faut faire pour être heureux, il faut avouer qu’une écoute superficielle de l’Evangile des Béatitudes qui vient d’être proclamé pourrait conduire à de graves malentendus. Le premier serait de croire que cet Evangile maintient les auditeurs du Christ dans un monde irréel, ouaté, doucereux, où il fait bon être autour de Jésus, tous ensemble sur la montagne, loin de l’agitation du monde. Mais cette image naïve des brebis qui écoutent sagement (béatement) leur pasteur n’est pas pertinente lorsque l’on prend conscience que, dans les Béatitudes même, est évoquée par deux fois la possibilité d’être « persécuté » (« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice… Heureux serez-vous si l’on vous persécute à cause de moi ») ; et surtout lorsque l’on connaît le destin tragique de ce Pasteur, mort en Croix. Si l’Evangile est doucereux, il ne l’est pas pour longtemps, ou bien ce n’est pas l’Evangile du Christ qui a vite fait de nous ramener à la réalité du monde, une réalité crucifiante.

C’est donc que ces Béatitudes poussent à demeurer dans les souffrances – pouvons-nous entendre – dans les larmes, dans la pauvreté, en promettant une récompense dans l’Au-delà ! (« Heureux les pauvres, ceux qui pleurent, ceux qui sont insultés… ») Si l’on veut être heureux selon le Christ, c’est qu’il faut rester pauvre, petit, gentil et apprendre à souffrir en silence (« Heureux les doux, les miséricordieux… »)… D’ailleurs, il est « bien connu » que le christianisme est la religion du faible… Second malentendu. Là aussi, celui qui défend cette thèse, dans l’Eglise ou en dehors de l’Eglise, ignore l’Evangile du Christ qui est Bonne nouvelle pour tous, et une Bonne nouvelle incisive. Car où et quand le Christ et ses disciples se sont-ils complu dans les souffrances, les larmes et les persécutions ? N’ont-ils pas plutôt manifesté une fermeté et une constance de caractère qui forcent l’admiration, en se battant jusqu’au bout contre le mensonge, l’injustice et la perversion de la religion ? Comme bien souvent, si l’on veut comprendre l’Evangile, il faut le lire dans l’Esprit du Christ, en regardant ce qu’Il a dit, ce qu’Il a fait, comment il s’est comporté… sinon on peut vraiment dire n’importe quoi.

Les Béatitudes sont annonce d’une victoire, victoire sur la logique du monde et ses lois charnelles qui ont toujours tendance à exalter le brio, la sagesse humaine et la force, en vue de séduire et de paralyser les hommes : « Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages, etc. » [2ème lecture]. Les Béatitudes sont adressées aux disciples du Christ, pour leur donner courage, consolation et espérance, pour leur dire que le malheur n’est pas le dernier mot sur la vie, pour leur dire que la vie elle-même ne se limite pas à l’apparence et qu’il vaut la peine de se battre jusqu’au bout pour proclamer cette vérité. Et parce que nous confessons que le Christ a vaincu, et qu’il est possible de vaincre à notre tour en prenant appui sur Lui, nous pouvons nous réjouir dès maintenant (non pas plus tard), maintenant. Evidemment, encore faut-il avoir le cœur désencombré pour entendre cela… Si je suis riche – pas seulement de mes biens – mais aussi de ma culture, de mes idées toujours très intéressantes, de tout « ce que j’ai à faire », bref de moi-même, il sera bien difficile d’être accueillant à un tel message, qui est pourtant LE message indiquant la voie du bonheur, il sera bien difficile de sortir de mon chez-moi, et de me donner totalement pour la vie. Aller sur la montagne avec le Christ pour entendre ces Béatitudes, c’est estimer justement que je n’ai pas la recette du bonheur dans ma tête, c’est reconnaître que je ne sais pas faire et accepter qu’un autre m’instruise pour m’indiquer le chemin, c’est risquer de faire confiance humblement mais vigoureusement au Christ.

Prions pour chacun de nous, disciples de Jésus, Lui qui est venu non pour les justes et les bien-portants mais pour les pauvres et les pécheurs, afin qu’Il nous maintienne dans cette humilité-là, afin qu’Il ne tarde pas à nous consoler pleinement, et qu’Il se manifeste à ceux qui ne le connaissent pas encore.
 

        


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