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Quatrième
dimanche de Carême (A)
2
mars 2008
Père
Marc Rastoin, jésuite
Jean 9, 1-41
Le verset des Ecritures le plus cité dans le Nouveau Testament est
celui d’Isaïe qui dit : « ils ont des yeux et ne voient pas, des
oreilles et n’entendent pas ». Pour l’Evangile, le plus étonnant
ce n’est pas que des aveugles voient mais plutôt que ceux qui ont
des yeux ne voient pas… Comment se fait-il que l’on puisse être
aveugle ? Aveugle sur le Seigneur et son Messie, l’Envoyé ; aveugle
sur son frère qui est là sous ses yeux comme Lazare devant le Riche,
aveugle devant soi-même comme l’insensé construisant ses greniers ?
La question n’est pas tant ‘voir ou ne pas voir’ que ‘voir quoi’,
comment faire pour voir ce qui est vraiment à voir…
Dans un film russe récent, « l’île », nous rencontrons l’un
de ces moines orthodoxes que l’on appelle un starets. Un starets est
un saint moine que l’on vient rencontrer pour prendre conseil. Ce
frère Anatoly a un don, un charisme particulier : Il ‘voit’… Il
‘voit’ à la façon dont Jésus ‘voit’. De la façon dont il a ‘vu’ le
passé et le présent de la Samaritaine dimanche dernier. Il voit donc
non pas d’abord l’apparence de la personne comme le fait encore
Samuel, mais son cœur et sa vie. C’est vraiment impressionnant… Et
l’on comprend mieux pourquoi ce charisme est si rare.
Car ‘voir’ de cette façon, voir à la façon du Christ, implique que
l’on puisse repousser deux grandes tentations : la première est
celle de l’orgueil car ce don représente un pouvoir immense,
fascinant : voir dans le cœur de mon prochain comme on lit dans un
livre ! Combien d’humilité vraie il faut pour ne pas s’en glorifier,
pour ne pas ‘instrumentaliser’ ce regard ! La seconde est que cela
implique aussi que l’on puisse voir en soi avec la même lucidité et
la même lumière, sans se juger ni se désespérer de ce que l’on voit.
Car l’on s’illusionne sur son frère comme on s’illusionne sur soi…
Et l’on juge son frère comme l’on se juge : les pharisiens
d’aujourd’hui en sont l’illustration. Il s’agit de voir en soi la
créature de Dieu, l’être aimé de Dieu, celui dont tous les dons et
charismes viennent de Dieu.
C’est de cette façon que le Christ ‘voit’ : il lit le cœur des êtres
humains ; il « sait lui ce qu’il y a dans l’homme » (Jn
2,25). Il voit ce qui est invisible, il voit l’essentiel, ce qui est
au-delà des apparences et qui est pourtant le plus important : il
voit comme Dieu voit et c’est cette vision qu’il veut restaurer en
nous. Le Christ ‘voit’ et il fait ‘voir’ : Déjà la
Samaritaine disait : « je vois que tu es un prophète… »
L’aveugle lui, se met à voir ce qu’il y a dans le cœur de ses
interlocuteurs, et il voit qui est Jésus, un homme qui vient de
Dieu, « si cet homme ne venait pas de Dieu… ».
Le Christ peut voir ainsi parce qu’il n’y a pas d’orgueil en lui,
parce qu’en se retournant sur lui-même, vers son centre le plus
intime, il ne voit que le don de Dieu, un pur don de Dieu, il voit
dans tout homme son prochain : une créature créée et aimée par
Dieu ; c’est pour cela qu’il peut voir en lui et lire son âme :
parce qu’il le respecte infiniment comme une créature de Dieu, quel
que soit son passé… Et nous sommes appelés à voir ainsi et à faire
voir ainsi. Combien de fois ne voyons-nous que ce qui est
apparences, futilités et superficialités ? Combien de fois
sommes-nous des « aveugles guidant d’autres aveugles » (Mt
15,14) ? Ne nous voyant pas comme Dieu nous voit, comment
pourrions-nous voir notre prochain comme le Christ le voit ?
Prions le Seigneur afin qu’il nous donne de voir comme lui-même
voit, de voir en nous-mêmes comme en notre prochain pour y lire les
dons de Dieu et son appel ; pour qu’en nous voyant les uns les
autres, nous ne regardions pas aux apparences et à ce que voit le
monde mais que nous puissions voir des enfants du Père, des dons de
Dieu. Qu’ainsi le Seigneur nous donne d’être les uns pour les autres
des starets, de véritables voyants et conseillers spirituels,
jugeant selon l’Esprit et la vérité, pour être de ceux qui pourront
voir Sa face lors de sa venue dans la gloire. Amen. |